Rambo

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13307252_1067094796647194_6008950600221974629_nPascale Cormier est écrivaine et traductrice. Depuis 2014, elle a publié quatre œuvres littéraires : trois recueils de poésie (La fille prodigue, 27 variations sur le thème du désir et Une cathédrale de chair) ainsi qu’un récit (Cendrier) aux Éditions de l’étoile de mer. Le texte ci-dessous a d’abord été publié sur la page Facebook de l’auteure.

Qui se souvient de la série de longs-métrages mettant en scène le personnage de Rambo, interprété par Sylvester Stallone? Si les trois derniers films de la série peuvent être vus comme de médiocres glorifications de la puissance américaine, le premier était tout différent. Soldat démobilisé et désabusé de la guerre du Vietnam, sacrifié par une bureaucratie cynique qui se soucie du sort des vétérans comme d’une guigne, Rambo, dont l’armée a fait une véritable machine à tuer, se révolte et en vient à détruire une petite ville, se retournant contre ceux qui l’ont délibérément sacrifié et n’ont jamais voulu l’entendre.

Depuis que le célèbre Bernard «Rambo» Gauthier a annoncé qu’il faisait le saut en politique, j’en vois beaucoup se gausser de ce personnage mal dégrossi qui tient un discours confus et vaguement xénophobe. Cela n’est pas sans rappeler l’annonce de la candidature de Donald Trump à l’investiture républicaine, qui a fait les gorges chaudes à l’époque. À gauche comme à droite, toute la classe politique, et tout ce que l’Amérique compte de citoyens éduqués et «engagés », a jugé risible l’irruption de ce trublion dans l’arène politique américaine, et personne ne lui accordait l’ombre d’une chance de se rendre à la Maison Blanche. On connaît la suite…

Si nous voulons freiner la montée de l’extrême-droite en Occident, il est urgent de tirer les leçons de l’élection de Donald Trump, sous peine de voir se multiplier les phénomènes du genre. Malgré tout ce que son discours peut avoir de rebutant, notre «Rambo» national met en évidence des problèmes bien réels qu’on aurait tort de prendre à la légère. Quoi qu’on puisse penser de lui par ailleurs, Monsieur Gauthier n’a pas tort d’affirmer que de plus en plus de Québécois sont «écœurés d’être écœurés». On peut juger excessive son affirmation selon laquelle nous sommes «au bord de la guerre civile», mais il est certain que de dangereux clivages sont en train de s’installer au sein la population, et que ça n’augure rien de bon pour l’avenir.

Donald Trump a été porté au pouvoir, d’abord et avant tout, par les régions déshéritées des États-Unis, véritables zones sinistrées de la mondialisation des marchés et de la désindustrialisation qui en a découlé. Il n’a pas été élu par la riche Californie, ni par l’ultra-moderne New York, la politicienne Washington ou les villes universitaires de l’Ivy League. Il a été élu par les laissés-pour-compte, les hillbillies méprisés, les cols bleus humiliés, la classe moyenne à bout de souffle – toute une Amérique depuis trop longtemps abandonnée par une classe politique affairiste et cynique et, plus encore, par des élites intellectuelles condescendantes dont les discours n’arrivent plus à rejoindre la population.

Bien sûr, «Rambo» Gauthier n’est pas Donald Trump : ce dernier est un milliardaire, magnat de l’immobilier, doublé d’une star de téléréalité, qui appartient donc à la fois à l’élite financière et à celle des médias, bien qu’il se soit présenté comme le candidat «anti-establishment». Tout le génie du personnage consiste à avoir pu faire avaler cette énorme couleuvre à l’électorat. C’est dire qu’un grand nombre d’électeurs américains étaient, eux aussi, «écœurés d’être écœurés», au point de s’en remettre au premier venu qui leur promettait de donner un grand coup de balai dans ces élites arrogantes, indifférentes aux problèmes et aux préoccupations des «gens ordinaires».

Notre «Rambo» national, lui, s’est fait connaître comme goon de la FTQ sur les chantiers de la Côte Nord, intimidant les travailleurs venus d’ailleurs – dont on considérait, à tort ou à raison, qu’ils «volaient» des emplois aux travailleurs locaux – ainsi que les entrepreneurs réfractaires aux règles syndicales. Les grands médias l’ont présenté comme une sombre brute mais, curieusement, la plupart des gens de sa région ont plutôt vu en lui une sorte de héros local. Seul contre tous, à la manière du Rambo cinématographique, il se battait bec et ongles pour les «gens ordinaires» contre une bureaucratie omnipotente et sans âme, et une classe affairiste véreuse et méprisante.

Contrairement à Trump qui, nonobstant son protectionnisme affirmé, penche très nettement du côté du néolibéralisme le plus extrême, d’inspiration libertarienne – moins d’État, moins de règles, moins de syndicats, tout pour le profit – les positions de «Rambo» Gauthier sont plus ambiguës, son passé syndical l’identifiant plutôt à gauche tandis que certaines de ses déclarations, notamment sur l’immigration, l’apparentent davantage à une droite identitaire intransigeante – et assez peu ragoûtante, vue de la cosmopolite et moderne Montréal.

Néanmoins, on aurait grand tort de balayer son discours du revers de la main. Ce que «Rambo» Gauthier exprime, de façon plus ou moins maladroite, c’est un immense ras-le-bol de nos concitoyens des «régions», et de tous ceux qu’on abandonne à leur sort et qu’on refuse d’entendre en discréditant par avance leurs propos, sous prétexte qu’ils ne sont pas conformes à ce qui est jugé «acceptable» par les élites intellectuelles, politiques et médiatiques. Nous sommes pareils à la proverbiale autruche qui, face au danger qui approche, s’enfouit la tête dans le sable dans le vain espoir que la menace va disparaître d’elle-même si elle cesse de la regarder.

Ce que «Rambo» Gauthier exprime, de façon plus ou moins maladroite, c’est un immense ras-le-bol de nos concitoyens des «régions», et de tous ceux qu’on abandonne à leur sort et qu’on refuse d’entendre en discréditant par avance leurs propos, sous prétexte qu’ils ne sont pas conformes à ce qui est jugé «acceptable» par les élites intellectuelles, politiques et médiatiques.

Bien entendu, les immigrants ne sont pas responsables du malaise des régions, ni d’une exclusion sociale dont ils font eux-mêmes les frais plus souvent qu’à leur tour. Mais toute l’histoire de l’humanité témoigne de ce qu’en période de crise, les populations tendent à chercher des boucs émissaires, et ceux qui les manipulent leur en fournissent complaisamment : c’est ce qu’on appelle de la «wedge politics», de la diversion pour rejeter sur un groupe facilement identifiable la légitime colère du peuple envers ses exploiteurs.

Depuis que nos deux référendums ratés ont sonné le glas de la Révolution tranquille au Québec, nous avons été abominablement trahis par une classe politique affairiste, cynique et méprisante, qui s’est mise ouvertement au service du grand capital contre les intérêts de la population. Nos régions sont exsangues, aux prises avec un chômage endémique et un désespoir grandissant. Or, tout ce que nos brillants politiciens ont trouvé pour «revitaliser» ces véritables zones sinistrées, c’est de saccager leur environnement à coups de pipelines et d’exploitations gazières qui empoisonnent la nappe phréatique en créant très peu d’emplois, ou de saupoudrer quelques projets pharaoniques voués à l’échec, comme cette ridicule cimenterie de Port-Daniel qui a engouffré en pure perte des centaines de millions de dollars de fonds publics.

On a modifié les règles de l’assurance-chômage pour en exclure les travailleurs saisonniers, sabré dans les subventions aux coopératives et aux petites entreprises, forcé les agriculteurs à céder leurs terres à des géants de l’agroalimentaire, et tout misé sur le développement des villes en favorisant les promoteurs immobiliers. Et chaque fois que nos concitoyens des «régions» tentent d’exprimer leur inquiétude en se demandant pourquoi on fait tant de cas de l’immigration tout en se souciant si peu de leurs propres malheurs, nous, du haut de nos tours d’ivoire intellectuelles et de notre arrogance de citadins, les traitons de racistes et nous payons méchamment leur tête. Et on s’étonne, ensuite, de ce que Montréal ait si mauvaise réputation en province, ou qu’on se méfie tant des intellectuels en dehors de la métropole!

Certes, les immigrants ne sont pas en cause dans le déclin des régions ni dans le drame des inégalités qui n’en finissent plus de s’aggraver. Néanmoins, est-on bien certain de faire tout ce qu’il faut pour intégrer les néo-Québécois à notre société si «inclusive»? Le gouvernement Couillard – peut-être le pire de l’histoire du Québec – vient encore de sabrer dans les programmes de francisation des nouveaux arrivants. Les politiques communautaristes d’Ottawa, qui favorisent bien plus la ghettoïsation que l’intégration, combinées aux politiques d’austérité de Québec, qui privent de ressources et de débouchés non seulement les immigrants mais l’ensemble de la société civile, représentent un cocktail explosif qui met notre tissu social en danger.

Nous pouvons juger risibles les maladresses et les contradictions du discours de «Rambo» Gauthier, mais nous avons le devoir d’y tendre l’oreille, par-delà tout ce qu’il peut avoir de rebutant. Autrement, nous ouvrirons la porte à un futur Trump québécois – un démagogue qui, demain, deviendra le fossoyeur des valeurs qui nous sont les plus chères, parce que nous n’aurons pas su les défendre ni, surtout, prendre soin des plus vulnérables d’entre nous. Par-delà le caractère fantasque et peu amène du personnage, c’est aujourd’hui que nous devons entendre son appel au secours.

© Pascale Cormier, le 9 décembre 2016

Gabrielle Tremblay, le coup de coeur 2015 de Lune funambule

Gabrielle Tremblay, auteure de Le ventre des volcans et protagoniste de Broadway brûle.

Gabrielle Tremblay

J’ai le bonheur de commencer l’année 2016 de Lune funambule avec mon coup de cœur poétique 2015 : Gabrielle Tremblay, auteure de Le ventre des volcans (Éditions de l’étoile de mer, 2015) ainsi que protagoniste et assistante à la réalisation (entre autres titres) de Broadway brûle, une réalisation de Nicolas Fiset.

Le ventre des volcans, une crise identitaire tout en poésie

Bien que Gabrielle Tremblay ait commencé à écrire Le ventre des volcans avant même d’en tracer les premiers jets, ce recueil est le fruit de plus de cinq années d’écriture et de réécriture. Comprendre l’amour, aimer au-delà de l’amour, voilà des mystères que tente d’élucider cet ouvrage.

Ce recueil est un portrait intimiste des luttes universelles : s’affranchir des angoisses quotidiennes, composer avec ses obsessions, survivre aux chutes pour mieux se relever dans la droiture du jour qui s’éveille, vivre sa vie de la façon la plus honnête possible.

L’auteure aborde dans cet ouvrage des thèmes lourds avec une sensibilité déconcertante et une vulnérabilité palpable, névrotique.

Quelques mots sur l’auteure

Gabrielle Tremblay est une habituée des soirées du Tremplin d’actualisation de poésie (TAP) animées par André Marceau à Québec, et de plusieurs autres événements de la scène québécoise (spectacles-bénéfices ou autres). Le cinéma, la littérature et la musique teintent sa prose depuis la fin de l’adolescence.

Participer à divers courts-métrages en tant qu’actrice et s’adonner à la photographie en tant que modèle représentent pour elle des façons palpitantes de célébrer sa féminité, son identité.

Ayant assumé sa transsexualité à l’âge de 21 ans, Gabrielle peut enfin donner une voix plus juste aux luttes qui la tourmentent et aux espérances qui l’habitent. Le ventre des volcans est son premier ouvrage de poésie publié.

 

Entrevue avec Frédérique Marleau

Dans le cadre de l’émission Les contes à rendre du 18 décembre dernier sur les ondes de Radio Centre-Ville (102,3 FM), j’ai eu le plaisir et le privilège de piloter une chronique-entrevue complètement déjantée, ludique et lubrique en compagnie de l’auteure Frédérique Marleau. À cette occasion, cette dernière nous a lu des extraits de son plus récent recueil, Petite Culotte!, paru aux Éditions de l’étoile de mer, mais a également dressé un portrait pour le moins sexy de son parcours poétique en anecdotes et en lectures. Voici donc pour votre plaisir voyeur l’intégrale de cette chronique en format vidéo ainsi que, plus bas, l’émission en entier en format MP3.

L’émission Les contes à rendre est réalisée par Marc Lavoie et animée par Yvon Jean. Elle est diffusée tous les jeudis, de 6 h à 8 h, heure de Montréal.

Intégrale de ma chronique De paroles et de lumière du 18 décembre 2014 en format vidéo

 

Contenu intégral de l’émission Les contes à rendre du 18 décembre 2014 en format MP3

Sale (Robert Hamel)

sale
je vais pas écrire des sonnets
ni un poème en alexandrins
je vais écrire un poème sale
un esti de poème sale avec pas de rimes
écrit avec de la graisse de patates frites
du gravy
de la cendre
pis des botchs de cigarettes
un poème sale qui baigne
dans le fond dégueu
d’une vieille bouteille d’Okeefe
trouvée d’une cave de service du plateau
un poème sex and drugs and rock n’ roll
écrit avec du sang du sperme pis de la sueur
un poème sale écrit avec du brin de scie
une pelure de banane
pis une capote qui a déjà servi

un poème sale
écrit avec une cannette de spray paint
de la moutarde
du ketchup
de la mayo
un œil torve
de la morve
pis du jus de poubelle
un poème sale
écrit à grands coups
de poing ses i
pis de barre ses t
un esti de poème sale
qui a fait une fugue
comme un ado qui se cherche
pis qui se trouve pas nulle part
un poème sale
qui sent des pieds
pis qui pue de la yeule

un poème sale
qui a les cheveux gras
des pellicules
des boutons plein la face
pis les dents jaunes
un poème chenu
un poème tout nu
un poème nus pieds
un poème su’l béesse
qui travaille sa sly
un esti de poème sale
qui a pas d’éducation
pis pas d’avenir
parce qui a trop souvent foxé l’école
pis qui a été élevé d’un bord pis de l’autre
par un père alcoolo
pis une mère dépressive
qui a faite tout ce qu’a pu

un poème reject
qui a pas de RÉER
pas de job
pas de char
pas de blonde
pas de rêves
pas d’ambitions
pas de pays
pas de vie
pas d’amis
pis qui en aura jamais
un poème sale
qui ressemble à un livre de recettes
qui se prend pour un recueil de poésie
un poème crasse
comme un mensonge d’une nuit d’été
qu’on se raconte à soi-même
comme un terrain au moral contaminé
comme une usine désaffectée en mal d’affection

un poème narcissique
qui se branle tout seul
en se regardant dans le miroir
un poème sale
comme un rêve abandonné au coin de la rue
comme les bobettes de Sid Vicious
quand ils l’ont fouillé à son arrivée aux states
sale comme un spot d’huile dans un driveway
comme la montagne de neige
du Centre Laval au mois de mai
un poème crasse comme un maire de banlieue
comme tous les politiciens véreux
qui virulent et vire-voltent
dans tous les sens
double-sens
et contre-sens
un poème sans dessus dessous
dans des dessous indécents

un poème sale
comme un prêtre
catholique pas catholique
qui se fait sucer par un kid
sale comme le contrat des f-35
comme les promesses des politiciens opportunistes
comme les vieux partis essouflés et sans idées
comme les coupures dans culture
comme un élu municipal
qui se graisse la patte
à grands coups de deux et demi pour cent
depuis vingt-cinq ans
un poème sale comme un char en février
comme une chatte en chaleur
qui se roule dans poussière
comme la langue d’un vendeur de minounes
comme un espoir déçu qui se fait harakiri
un poème sale et encombré
comme les ruelles de montréal un 2 juillet
comme les plaines d’Abraham
le lendemain d’un show
du Festival d’été

un poème sale
comme un kleenex
après une séance d’amour propre
comme un souvenir éventré
après une visite chez le psy
un poème sale
comme un cul qui pique
pis un doigt qui pue
sale comme une joke
de vieux mononcle cochon
un soir de réveillon
un poème sale
comme un continent de déchets
qui dérive au milieu de l’océan
comme un gars qui pète une coche
pis qui tue sa blonde
comme un peddler
qui se fait passer
pour un conseiller financier
pis qui se pousse avec les économies
de toute une vie

un poème sale comme un athlète
qui empoche des millions
qui se dope à planche
pis qui ment full pin
un poème sale
comme une rupture annoncée par courriel
sale comme un amour déchu qui se love
dans la douleur la colère et le ressentiment
j’avais rien qu’envie d’écrire
un esti de poème sale
mais qui sera jamais aussi sale
anyway
que l’indifférence
quand elle ferme les yeux
sur le désespoir

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

Coït interrompu (Robert Hamel)

Je dédie ce texte au nationalisme québécois, en espérant qu’il renaisse de ses cendres tel le Sphynx

Coït interrompu
mon pays est un flacon de neige
une ceinture fléchie
un set trop carré
quelques flocons de pièges
un éternel inachèvement

mon pays a mal au maintenant
ses enfants ont mal au temps
mon pays est un assaut de guerre lasse
un creux de vague à l’âme
un hôtel de passe-passe
mon pays est en quête d’une greffe d’avenir

mon pays est une invasion fiscale
une dérive nord
une salve d’urgences
un cul-de-sac par-dessus tête

mon pays est tombé dans le houblon
mon pays se noie dans ses hiers
se dissout dans le tout-pour-une-piasse de la pensée

mes compatriotes et moi
vivons sur du temps emprunté
à un taux usuraire
ma patrie manque d’ère
elle a du plomb dans l’aile parlementaire

mon pays est la quadrature
du cercle vicieux des infirmières
un avortement de sang froid
et d’indifférence

mon pays est la chasse gardée
du ministère du revenu de tout
la sloche du chant de mars
une journée sans montre de novembre

mon pays est une collusion frontale
un abattoir d’espoirs
le mouroir des rêves

mon pays est la morsure affamée d’octobre
une indépendance encagée et sous anasthésie
un médicamensonge
une dépression collective
une apathitubante
une inertie à chaîne
une ordure mensongère

mon pays est un incontinent
un pain qui a été mal patrie
un vague à l’âme qui nous mène en bateau
un cap d’acide de batterie de char
un consensus qui bande mou
un voyage dans le temps flou

mon pays est un orphelinceul
le reject de sa classe
l’emo de l’Amérique qui a perdu le nord
un rescapé de Nouvelle-France
un sans-abri de l’histoire
un déraciné du passé

mon pays est interdit
de ses jours et de ses nuits
un espoir en phase terminale
un sot dans le vide
un projet oublié sur le rond d’en arrière
un grand sans destin
une nation sans lendemain de maître
un fourre-tout rempli de riens
une hallucination désunie

mon pays est dépossédé de sa vérité et de sa naissance
les mots ne sortent plus de sa souche pour se dire
mon pays est un maniaque insomniaque
qui ne peut dormir de peur
que son rêve vire au cauchemar

mon pays est un coït interrompu
Québec
quand t’abandonneras-tu à l’orgasme?

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

 

âmochée (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

À la douce mémoire de R. N.

âmochée
parfois
j’ai peur d’oublier
le feu des yeux
sous le ciel de la chambre étoilée
la fièvre qui embrase
les lèvres qui embrassent
le vertige et l’envie
entre l’oreille et le cou de la vie
le goût du sexe
et la buée des nuits nues et sans bouées
le point de rosée du plaisir
et le lever du désir
le parfum de tes dunes
et la saveur des pleines lunes
le lit en liesse
signée du sceau de la passion

parfois
j’ai peur
de ne jamais oublier
le musée des erreurs
et des horreurs
le goût rance de l’errance
et les déchets de la déchéance
mon coeur prostitué
qui se cherche un pimp
pis qui a besoin d’un fix
mais surtout
mon âme
scarifiée
sacrifiée sur l’autel des trahisons

mon âme
désâmorcée
âmoindrie
âmôchée
mon âme violée
vendue à l’encan
pour un printemps enflammé
et trois fois rien

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

Robert Hamel : l’auto-entrevue

Les souvenirs ventriloques

J’ai fait quelques cours en relations publiques, j’ai une connaissance minimale des rouages des médias de communication et j’ai été interviewé à quelques reprises ces derniers temps. Je sais donc pertinemment qu’une entrevue est une valse entre l’intervieweur et l’interviewé, voire une lutte. J’ai donc décidé, pour souligner la parution de mon premier recueil, Les souvenirs ventriloques, de m’auto-interviewer à la manière de ces peintres et photographes qui réalisent des autoportraits. J’aurai donc eu le bonheur, ne serait-ce qu’une fois, de choisir les questions et de m’offrir tout le temps d’y répondre. Après tout, on n’est jamais si bien interviewé que par soi-même. De plus, je parle rarement de moi sur mon propre blogue. Voici donc une grande première.

Si cela ne vous ennuie pas, je me tutoierai.

Lune funambule : Robert, d’où te vient le goût de l’écriture?
Robert Hamel : Enfant, j’avais toujours un crayon à la main et je dessinais sans arrêt sur des tablettes fine velum que ma mère achetait à l’épicerie. Je revois d’ailleurs très nettement les tablettes en question. En première année, j’ai appris à lire et à écrire très rapidement. Je me souviens que je lisais alors la section des sports du journal en déjeunant. L’écriture a été et demeure une sorte de révolution et de libération dans ma vie. Sans elle, je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. (Si je peux me permettre une digression, j’aimerais dire que l’alphabétisation est une porte privilégiée sur le monde. Tout le monde devrait y avoir droit.)

J’ai commencé à écrire de petites histoires de science-fiction que j’agrémentais d’illustrations. Et puis j’ai commencé à pratiquer des sports et j’ai mis l’écriture en veilleuse. Mais je lisais beaucoup. Je me rappelle que mon père m’achetait Le journal Tintin chaque semaine. Je l’ai lu pendant des années. Je dévorais les livres, toutes sortes de livres.

LF : Et quand as-tu recommencé à écrire?
RH : Lors de mes années de cégep. J’étudiais en arts et lettres parce que je n’avais aucun talent en maths et je n’avais aucune idée de ce que je voulais faire dans la vie. J’ai suivi un atelier de poésie et ça m’a donné le goût d’écrire. J’ai aussi gossé sur une bass et fait partie d’un groupe de musique qui s’appelait Orgasme-congélateur, nommé ainsi selon le poème d’un ami de jeunesse, Daniel Lauzon (je le salue si jamais il lit ceci). Une partie de son texte allait comme suit : Même si j’ai trouvé l’amour / je le cherche encore / tout comme aux Floralies  / on cherche les fleurs / paix, amour,  orgasme, congélateur. J’étais un adolescent très timide et réservé, mais parfois fantasque. Je ne ne me suis pas vraiment révolté à l’adolescence. En fait, je l’ai fait, oui, mais en douce, j’ai « implosé » par l’écriture. Elle était un exutoire, une façon de me faire valoir et d’attirer l’attention. J’ai fait un atelier de poésie au cégep. C’est là que j’ai découvert des auteurs modernes, comme Patrick Straram et Nicole Brossard, parce qu’auparavant, je ne connaissais que quelques grands classiques, du genre Nelligan et Hugo. Ensuite, je suis devenu « quelqu’un de sérieux » et j’ai mis l’écriture de côté pendant de très nombreuses années.

IMG_0977LF : Jusqu’à ce que…
RH : À toute fin utile, jusqu’à ce que j’arrive à l’aube de la cinquantaine. J’ai eu la quarantaine difficile. À un certain point, je détestais cordialement le directeur du service pour lequel je travaillais. Je me réveillais la nuit pour le détester (et c’est à peine une image). Il m’a donc fallu un exutoire. J’avais fait pas mal de course à pied lorsque j’avais environ 18 ans et je me rappelais la sensation de bien-être induite par les endorphines après l’exercice. J’ai donc recommencé à courir pour gérer mon stress et pour éprouver une quelconque satisfaction dans ma vie personnelle, pour contrebalancer mon mal-être au travail. Mais j’ai eu le malheur d’accrocher littéralement sur la course à pied. Je suis devenu accro aux endorphines et, comme je m’entraînais sans supervision et sans méthode, je me suis retrouvé très mal en point. Bref, par un affreux concours de circonstances, je suis devenu intolérant au gluten, aux produits laitiers et à certains autres aliments. Mais il a fallu quelques années pour que je comprenne tout cela, parce que la médecine ne m’était d’aucun secours. Pendant quelques années, j’ai détesté cordialement ma vie… et maudit les médecins. Je ne voulais qu’une chose – courir – et chaque fois que je le faisais, j’éprouvais d’importants malaises. Je voulais mourir. Mon corps était devenu inutile à mes yeux. Il me trahissait. J’ai songé au suicide jusqu’à ce que j’admette que je tenais à la vie. J’ai donc cessé d’embêter les gens autour de moi et trouvé une autre raison de vivre.

La maladie m’a toutefois été très utile. Elle m’a enseigné la compassion et le non-jugement. J’étais très intolérant. Je jugeais beaucoup. La maladie m’a permis de comprendre que nous pouvions tous être dépendant de quelque chose, que ce soit l’alcool, la drogue, l’amour ou… les endorphines.

LF : Cette nouvelle raison de vivre, c’était l’écriture?
RH : Exactement. J’y suis revenu par Facebook. Je me suis inscrit à FB et j’ai commencé à fréquenter les poètes. Je suis devenu ami FB avec Éric Roger et j’ai fait un premier micro libre à SoloVox en février 2012. Je me suis assez bien tiré d’affaires et j’ai été invité à lire lors de la soirée suivante. Le premier texte que j’ai écrit, La dernière seconde, est arrivé comme une tempête. C’était à l’occasion de la période des fêtes 2011. Je sentais ce texte monter en moi et je n’avais pas le temps de l’écrire parce qu’il y avait des rencontres familiales à gauche et à droite. J’en étais irritable parce que je n’avais pas le temps de le coucher sur papier et j’éprouvais un besoin pressant de le faire. Un beau matin, je me suis levé très tôt et j’ai écrit l’essentiel du texte d’un seul jet, en trois quarts d’heure environ. Et là, j’ai su que l’écriture était importante pour moi, que c’était quelque chose qui faisait partie de ma vie.

Ce texte était le produit des prises de conscience des cinq années précédentes. Entre 2007 et 2011, j’ai vécu dans l’antichambre de la mort et j’ai pu dresser l’inventaire de toutes les petites morts que nous vivons et qui nous attendent dans les détours de notre vie. Ensuite, quelques jours  plus tard, j’ai écrit un autre texte, l’ancêtre de L’escouade de l’immortalité, qui s’intitulait alors Souffle de vie. Et là, je me suis bien rendu compte que j’avais quelque chose à dire.

LF : Ce premier recueil s’est tout de même fait attendre longtemps?
RH :
Très longtemps. J’ai  pris conscience à l’aube de la cinquantaine que j’avais perdu un temps fou dans la vie. En fait, il me faut nuancer ce propos : j’ai mis le temps qu’il fallait pour parvenir à un stade où j’étais devenu meilleur sur le plan personnel et où j’avais quelque chose à dire. Voilà ce que la maladie a fait de moi. Ensuite, quand j’ai décidé d’écrire mon recueil, il s’est écoulé près d’un an avant que je commence vraiment parce que l’année 2012 fut particulièrement difficile pour moi. En quelques mois, j’ai vécu une séparation, la fermeture de mon entreprise, la vente de ma maison et une perte d’emploi. J’ai passé environ six mois à faire la navette entre Laval, où j’habitais la semaine parce que je travaillais à Montréal, et ma maison de Saint-André-d’Argenteuil, qui était devenue mon chalet. Je ne voulais pas faire le déplacement aller-retour chaque jour. Je n’avais pas l’énergie nécessaire. Il m’a fallu neuf mois − le temps d’une grossesse − pour refaire ma vie et trouver l’énergie, le temps et le goût de créer nécessaires à la préparation du manuscrit.

En janvier 2013, j’ai été invité à lire à La cour des poètes et j’ai rencontré Réjean Roy, le grand manitou des Éditions de l’étoile de mer. Il a entendu La dernière seconde. J’ai discuté avec lui et je lui ai alors dit que j’avais un projet de recueil. Quelques mois ont passé et j’ai travaillé régulièrement à mon projet. Parvenu à un certain stade, ça n’avançait pas à mon goût. Alors, j’ai monté mon manuscrit dans Word comme s’il s’agissait du recueil final afin de le visualiser et de lui donner vie. J’ai ensuite rencontré Réjean à une autre édition de La cour des poètes. Je lui ai dit que mon manuscrit était prêt et que j’allais lui envoyer s’il était toujours intéressé. Le reste est un véritable conte de fée : il s’est  écoulé exactement trois semaines entre le moment où je lui ai envoyé mon manuscrit et celui où je tenais mon recueil entre les mains. Je n’aurais pas pu mieux tomber. Réjean Roy est un ange. J’en suis convaincu.

LF : Outre la mort, quels sont tes thèmes de prédilection?
RH :
La mort n’est pas un de mes thèmes de prédilection. Je parle avant tout de la vie. Mais comme il est impossible de parler de l’une sans parler de l’autre et, comme je martèle inlassablement le mot « mort » dans La dernière seconde − parce que je veux inciter le lecteur à vivre pleinement et consciemment sa vie −, les gens retiennent qu’il s’agit d’un poème sur la mort. J’ose croire qu’ils se trompent. Je traite également de relations entre les êtres et de cheminement personnel, des choses qui sont vraies.

Depuis peu, je m’intéresse de plus en plus à la condition féminine. Pas seulement ici, mais aussi ailleurs dans le monde. Je prends conscience à quel point la majorité de l’humanité est bafouée et je crois qu’il est important de dénoncer ce fait et d’essayer, un tant soit peu, de changer les choses. En Afrique, par exemple, il y a ce qu’on appelle la dot. Au moment du mariage, la famille (ou le clan) de l’époux donne de l’argent et des biens pour « acquérir » la mariée. Au départ, c’était symbolique. Mais les conditions économiques étant ce qu’elles sont, la femme « africaine » est devenue une monnaie d’échange. Ce faisant, elle a été chosifiée. Une fois la dot payée, elle appartient au clan. Si son mari − bien souvent polygame, que ce soit officiellement ou officieusement − décède, elle appartient au clan. Elle peut se retrouver dans le rôle de coépouse de son beau-père ou de son beau-frère, qu’elle le veuille ou non. Son corps ne lui appartient pas. Et il y a aussi l’excision qui, à mes yeux, est un crime abominable. Curieusement, cela se produit dans des sociétés plutôt machistes où la cohésion sociale repose bien souvent sur le matriarcat. La dot et l’excision sont des instruments conçus pour dominer les femmes et les asservir. Je compte aborder ce sujet éventuellement.

LF : Ta poésie comporte souvent des messages. Est-ce vraiment de la poésie?
RH :
J’ose croire que oui. je crois que j’écris de la poésie engagée. Je crois que la poésie peut être ce que l’on veut qu’elle soit, du moment qu’elle procède de l’expression singulière du soi qui tend à l’universel. Les gens ont parfois cette idée préconçue de la poésie qu’il s’agit de courts textes qui tiennent plus souvent qu’autrement sur une seule page, qui font jolis et qui sont pleins de rimes, que les poèmes sont immuables sur le plan de la forme. Il s’agit de courts paragraphes de quatre lignes qui riment et qui ne dérangent pas beaucoup. Je ne fonctionne pas de cette façon. Au fil du temps, j’en suis venu à me préoccuper assez peu de la forme, sauf dans la mesure où je compte m’affranchir de la grammaire. Je n’aime pas les majuscules, la ponctuation et les points finals. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les utiliser, mais, personnellement, j’y suis rébarbatif.

« Je n’aime pas le point final […]. Le lecteur est intelligent. Je le laisse décider là où il veut que le texte se termine. Peut-être que la « fin » de  mon texte se raccroche au début de l’une de ses histoires. Qui sait? »

J’écris peu de courts textes. J’essaie de ne pas trop me poser de questions et de prendre les choses comme elles viennent. Le lecteur a son mot à dire. J’ai récemment écrit un texte que je trouvais un peu facile à la lumière d’autres poèmes plus recherchés que j’ai écrit et pourtant ce texte a fait une forte impression sur bien des gens. Si ce n’était que de moi, je n’emploierais jamais de majuscules − même pas pour les noms propres −, mais j’ai dû faire quelques compromis lorsque j’ai été publié. Je n’aime pas le point final non plus. Le lecteur est intelligent. Je le laisse décider là où il veut que le texte se termine. Peut-être que la « fin » de  mon texte se raccroche au début de l’une de ses histoires. Qui sait?

LF : Avant la parution de ton recueil, on ne trouvait pas tes textes sur ta page Facebook ou sur Internet. Pourquoi?
RH :
Je vais sans doute me faire des ennemis, mais je suis contre le fait de publier à tout vent des textes sur Facebook et sur Internet. Je m’explique : on dirait que tout le monde en poésie accepte comme une fatalité le fait qu’on ne puisse pas faire d’argent avec la poésie. Peut-être suis-je idéaliste ou rêveur, mais j’ose croire qu’il est possible de faire de l’argent avec la poésie, même si ça peut être difficile. Et j’ose surtout croire qu’il n’est pas mal de faire de l’argent avec la poésie et qu’on peut être un véritable poète et faire de l’argent avec la poésie, même si cela semble mal vu dans un certain milieu qui semble snober les littéraires qui font de l’argent. Je crois que cette attitude relève de l’envie. Et s’il est possible de faire de l’argent avec la poésie, ce n’est pas en diffusant gratuitement les contenus qu’on arrivera à les vendre. On ne peut pas envoyer deux messages contradictoires à l’univers. On ne peut pas dire, d’un côté, je veux faire de l’argent avec ma poésie et, de l’autre, la diffuser gratuitement. De cette façon, on confond l’univers. Je crois que Facebook est un excellent outil de promotion, mais un piètre outil de diffusion et de production. De plus, il y a les questions de la propriété intellectuelle et du plagiat. Un ami poète m’a confié qu’il a été plagié sur Facebook, et je ne considère pas qu’il s’agisse là d’une forme d’hommage ou de flatterie.

Par contre, je prends conscience que de ne pas diffuser de contenus sur Internet a peut-être fait en sorte que je suis moins bien connu. C’est l’envers de la médaille. J’espère que les administrations publiques responsables se pencheront sérieusement sur les questions de propriété intellectuelle à l’ère du numérique. Jusqu’ici, j’ai l’impression que les créateurs sont bafoués, tout simplement parce que les législateurs s’alignent du côté des fabricants et des détaillants d’outils technologiques. La gratuité des contenus sert les intérêts des sociétés qui produisent des PC, des téléphones intelligents, des lecteurs MP3, des tablettes électroniques, etc. Moi, je veux vendre mes contenus. Pour cette raison, je ne les diffuse pas gratuitement. En fait, j’en suis venu à garder mes idées pour moi, parce que je me rends compte qu’on se les approprie. Et je n’aime pas ça. Je respecte les autres et je tiens à ce qu’on me respecte.

Je crois aussi que, si l’on a un projet de publication dans le collimateur, il vaut mieux ne pas diffuser ses textes, sauf de façon partielle, à des fins promotionnelles. Il y a tout de même une exception. Les soirées de poésie sont de bons incubateurs. C’est l’endroit idéal pour « casser » un texte.

LF : Travailles-tu à ton prochain recueil?
RH :
Non. Je ne sais pas s’il y aura un autre recueil et, le cas échéant, j’ignore quand il paraîtra. J’ai beaucoup de projets, beaucoup plus de projets que je n’ai de temps pour les réaliser. Je compte expérimenter d’autres plateformes, d’autres façons de diffuser la poésie. Si, un jour, je fais un autre recueil, il y a de fortes chances qu’il soit bien différent de Les souvenirs ventriloques. Je veux aller ailleurs. Refaire les mêmes choses ne m’intéresse pas beaucoup. Je me dis toujours que ce ne sont pas ceux qui font comme tout le monde qui changent le monde. Comme je le disais, j’ai énormément de projets. Mais pour l’instant, je garde tout ça pour moi. Mon cerveau bouillonne d’idées nouvelles, mais je suis incapable de planifier longtemps à l’avance. Pour l’instant, du moins. J’avouerai toutefois que j’ai envie de travailler mes prestations sur scène.

Cela dit, je dois avouer que la publication de mon premier recueil m’a donné le goût d’en écrire un autre. Je le sens bien. Parfois, quelqu’un dit quelque chose et j’entends quelque chose de légèrement différent. Ce pourrait être une piste. Le début d’un texte ou quelque chose du genre.

LF : Que penses-tu de la révolution poétique?
RH : Je constate qu’il y a une grande effervescence en poésie actuellement. Certaines personnes font beaucoup de choses, mais je ne vois pas de révolution. Il y a peu de véritables nouveautés. Les soirées de poésie, par exemple, ont presque toutes la même formule.

« Il n’y a rien qui m’écœure plus que de voir quelqu’un se présenter à une soirée de poésie, s’étonner qu’il y ait un prix d’entrée, dire qu’il n’a pas de cash et le voir se commander un pichet de bière juste après. Dans ce temps-là, je regrette de ne pas vendre des poèmes alcoolisés sous forme liquide. »

En fait, si la révolution poétique devait servir à quelque chose, je voudrais qu’elle permette d’offrir des cachets aux poètes. Je me dis qu’un poète, c’est trop souvent une guidoune qui se vend pour une bière ou un verre de vin. Ça n’a pas besoin d’être des cachets faramineux, mais ça pourrait au moins payer les dépenses de la soirée, le transport et un repas, par exemple. Il n’y a rien qui m’écœure plus que de voir quelqu’un se présenter à une soirée de poésie, s’étonner qu’il y ait un prix d’entrée, dire qu’il n’a pas de cash et le voir se commander un pichet de bière juste après. Dans ce temps-là, je regrette de ne pas vendre des poèmes alcoolisés sous forme liquide. Les gens disent qu’ils aiment la poésie. Or, on a beau aimé la poésie, ce n’est pas une raison pour baiser les poètes.

LF : On t’a vu porter une croix au cou récemment. Es-tu croyant?
RH :
Je ne crois pas l’être (rires). Sérieusement, si je porte cette croix, c’est que j’aime l’objet en soi pour son esthétisme et pas pour le symbole qu’il représente. Cela dit, je crois en quelque chose. Je n’aime pas beaucoup la pensée binaire, où tout s’oppose : le noir et le blanc, le mal et le bien, le yin et le yang, le masculin et le féminin, etc. J’estime être plus nuancé. En ce qui concerne la foi, je me suis longtemps défini comme athée, puis je me suis dit, à un certain moment donné, que les athées n’ont pas plus de preuves de la non-existence de Dieu que les croyants en ont de son existence.

Je m’explique : les chiens entendent des sons que les humains n’entendent pas. Ce sont les ultrasons. Or, personne ne doute de l’existence des ultrasons, parce que nous avons des instruments qui permettent de les mesurer. Certains chercheurs croient qu’il existe des univers parallèles à quelques millimètres de notre corps et qu’il sera un jour possible d’en faire la démonstration. Qui sait? Peut-être un jour aurons-nous un instrument qui infirmera ou confirmera l’existence de Dieu (ou des dieux)? Cela dit, je n’avance pas que Dieu existe, pas plus que j’avance qu’il n’existe pas.

Pour ma part, je ne crois pas au Dieu de la Bible. Je pense que, jusqu’à preuve du contraire, il s’agit d’une invention humaine, d’un instrument de cohésion sociale qui a été détourné à des fins de domination de l’élite sur la masse. Mais je crois à une volonté universelle, à une conscience cosmique, à quelque chose de plus grand que nous qui est responsable du grand tout. Il y a, je crois, un plan, un dessein universel et nous en faisons tous partie, même si cela nous échappe. Je suis très certainement agnostique, mais je ne crois pas être athée.

Je pense qu’il est important de réfléchir, de s’interroger, de faire des nuances. Je me méfie des gens qui sont sectaires, qui ont le monopole du bon goût, qui rejettent ou acceptent les choses en bloc, que ce soit dans les arts, la culture ou dans d’autres sphères de l’activité humaine. Je me méfie de tous les dogmes, que ce soit celui des croyants, qui sont convaincus de l’existence de Dieu; celui des non-croyants, qui sont convaincus de la non-existence de Dieu; et celui des économistes, qui sont convaincus que l’économie doit croître sans cesse. Je me méfie même du dogme des scientifiques, qui sont convaincus que tout ce que la science ne peut observer n’existe pas.

LF : Comment t’y prends-tu pour écrire?
RH :
Je n’ai pas de méthode préétablie. J’écris habituellement tôt le matin et le texte s’impose à moi. J’ai souvent un début, mais pas de plan de match et je laisse le texte me conduire là où il veut. Le texte est une partie de moi au même titre que je suis une partie du texte. Je découvre le texte à mesure que je l’écris. La plupart de mes textes sont d’abord nés d’un exercice d’écriture automatique à peine conscient. Une fois le premier jet (écrit le plus souvent à la main) terminé, je saisis le texte à l’ordinateur. J’ai alors quelque chose comme les deux tiers ou les trois quarts du texte final, du moins sur le plan formel. Je réécris beaucoup, mais pas de façon obsessionnelle. Un texte est toujours perfectible. Mais j’essaie de ne pas me laisser prendre au piège de la perfection. Perfection et beauté ne sont pas synonymes. Il y a longtemps, j’entendais cette musicienne classique se plaindre qu’elle n’avait pas exécuté sa partition à la perfection, comme si l’imperfection était dépourvue de toute beauté. Or, dans la salle, peut-être y avait-il une personne sur dix qui pouvait dénoter cette imperfection? Je crois qu’on peut gâcher un texte à trop le réécrire. L’excès de beauté peut conduire à la laideur. J’en veux pour preuve la chirurgie esthétique et ces personnes qui deviennent des monstres tellement leur recherche de la beauté est « inhumaine ».

De plus, je ne veux plus tomber dans le piège d’écrire pour les autres, d’écrire pour que les gens m’aiment. J’ai longtemps agi de la sorte, mais c’est beaucoup moins important maintenant. Je ne crois pas qu’écrire pour être aimé soit une motivation valable pour écrire. J’écris maintenant parce que je j’ai quelque chose à dire. Je n’écris pas aussi souvent que j’aimerais parce que je manque de temps et que j’aime faire plusieurs choses. Je conçois l’écriture à la fois comme un rituel et comme une respiration. J’ai besoin d’un rituel pour écrire. J’ai besoin d’écrire seul, tôt le matin, toujours dans mon bureau. J’ai déjà tenté d’écrire sans mon rituel et j’ai plus ou moins réussi.

Et je perçois aussi l’écriture comme un processus naturel à deux temps. Il y a l’expiration qui correspond à l’expression, et l’inspiration qui correspond à… l’inspiration. Il y a un temps pour écrire et un temps pour nourrir l’écriture. Bien sûr, on peut s’exercer à écrire, mais je n’aime pas brusquer les choses. Cela ne me convient pas. À mes yeux, chaque texte a sa propre histoire, sa propre genèse, sa propre façon de venir au monde.

Mais ce que je dis vaut uniquement pour moi. Je suis conscient que d’autres personnes peuvent fonctionner de façon complètement différente et c’est très bien ainsi.

LF : Qu’est-ce que t’as apporté l’écriture?
RH :
Outre une certaine assurance que je n’avais pas il n’y a pas si longtemps, je constate que la poésie m’a apporté un certain calme, une certaine paix, une certaine douceur. Et j’ignorais qu’elles étaient en moi.

J’ai longtemps eu une certaine rage, une certaine violence sourde en moi qui était là, à l’état latent, qui se retournait contre moi parce que je n’arrivais pas à la canaliser de façon constructive. Elle me rongeait de l’intérieur. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être beaucoup plus serein, d’être plus en paix avec moi-même. En fait, je pense que j’ai encore beaucoup de choses à faire et à exprimer, mais j’ai l’impression que je pourrais m’éteindre maintenant. J’ai posé ma petite pierre. Et je ne parle pas seulement de l’écriture. Je veux dire dans ma vie, en général. Et puis, je m’entends mieux avec l’idée de la mort, avec celle de ma disparition, de la fin de cette incarnation, du passage vers l’ailleurs. L’amour y est peut-être aussi pour quelque chose. Je ne vis plus et je ne ressens plus l’amour comme avant. C’est comme une grand paix, paisible et forte. Je suis beaucoup moins tiraillé en moi qu’auparavant. Je parviens plus facilement au lâcher-prise.

« Je déplore l’égocentrisme ambiant, dans la société en général comme dans les arts. Je crois cependant que la poésie et la révolution poétique ont besoin de synergie et de cohésion pour nous permettre d’aller ailleurs, d’aller plus loin et, si possible, d’y aller tous ensemble. »

LF : Quels sont tes projets?
RH :
J’ai beaucoup de projets, mais je ne dévoilerai rien de précis pour l’instant. Je peux cependant dire que j’ai l’intention de travailler ma façon de livrer mes textes sur scène. J’aimerais livrer à tout le moins quelques textes de mémoire et le faire avec plus d’expression. Et puis je l’ai déjà dit, mais je compte explorer d’autres plateformes, d’autres avenues, seul ou avec d’autres. J’aimerais faire partie d’un mouvement, d’un collectif, mais je constate qu’il est difficile de collaborer avec d’autres. D’une part, parce que les gens ont peu de temps et, d’autre part, parce qu’ils n’ont pas la volonté de travailler avec d’autres artistes. Souvent, c’est compliqué de fonctionner de la sorte. Je déplore l’égocentrisme ambiant, dans la société en général comme dans les arts. Je crois cependant que la poésie et la révolution poétique ont besoin de synergie et de cohésion pour nous permettre d’aller ailleurs, d’aller plus loin et, si possible, d’y aller tous ensemble.

LF :  Tu viens de parler d’égocentrisme. En terminant, ne crains-tu pas que l’auto-entrevue soit égocentrique?
RH :
Pas plus qu’un autoportrait, du reste. Et puis, c’est toi qui m’a posé les questions. Je n’ai fait qu’y répondre, après tout (rires).

Le premier recueil de poésie de Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, a été publié aux Éditions de l’étoile de mer en juin 2013. Vous pouvez le commander dans toutes les librairies du Québec en mentionnant le titre, le nom de l’auteur et la maison d’édition. Vous pouvez également vous le procurer auprès de l‘éditeur, de l’auteur ou de Bouquin plus (en livrel ou en impression sur demande).

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