Racine (Robert Hamel)

Racine

la cadence du silence
le soupir de la pierre
le poli de la lumière
la nudité du songe
l’essence du désir
l’espoir essaime les possibles

tes pas sur ma paupière
la prière de ton printemps
l’exode de tes dieux
le lexique de ton âme
le chant de ton sein
et ton sexe
qui sussure mon nom

phare des nuits
nénuphar des jours
jamais plus l’amour
sans mon cœur amarré
à ton quai de cristal
jamais plus le jour
sans tes lèvres marée haute
ton corps contrée claire
ton cœur symphonie d’abeilles

j’embrasse des yeux la moitié du monde
mais mon temple demeure ton empire
je prends racine en tes terres
quand je serai grand je serai un arbre

je t’aime donc je suis

Robert Hamel, © 2015, tous droits réservés pour tous pays.

Entrevue avec Frédérique Marleau

Dans le cadre de l’émission Les contes à rendre du 18 décembre dernier sur les ondes de Radio Centre-Ville (102,3 FM), j’ai eu le plaisir et le privilège de piloter une chronique-entrevue complètement déjantée, ludique et lubrique en compagnie de l’auteure Frédérique Marleau. À cette occasion, cette dernière nous a lu des extraits de son plus récent recueil, Petite Culotte!, paru aux Éditions de l’étoile de mer, mais a également dressé un portrait pour le moins sexy de son parcours poétique en anecdotes et en lectures. Voici donc pour votre plaisir voyeur l’intégrale de cette chronique en format vidéo ainsi que, plus bas, l’émission en entier en format MP3.

L’émission Les contes à rendre est réalisée par Marc Lavoie et animée par Yvon Jean. Elle est diffusée tous les jeudis, de 6 h à 8 h, heure de Montréal.

Intégrale de ma chronique De paroles et de lumière du 18 décembre 2014 en format vidéo

 

Contenu intégral de l’émission Les contes à rendre du 18 décembre 2014 en format MP3

Vente trottoir (Nathalie Boisvert)

Vente trottoir
Des filles en talons hauts, en talons aiguilles
dansent
en plein cœur de la rue
pour rien
pour rire
pour participer

empoisonne

il ne gagne pas ne gagnera jamais.

Des robes criardes, invendues, trop moulantes
des sous-vêtements de satin vert
des accessoires de cuisine :
la découpeuse de concombre éclair
la peleuse de pommes à poignée
le moule pour faire des œufs carrés
le détecteur de pensées coupables à infrarouges
la tronçonneuse de pensées irrationnelles
le sectionneur de pulsions sexuelles incontrôlables.

Des femmes trop grosses saucissonnées dans des leggings roses 
et des camisoles affriolantes comme de la barbe à papa.
Des femmes aux épaules frêles, aux épaules rentrées, 
aux visages de condamnées.
Des hommes torse nu tanguant comme des bateaux naufragés.
Des enfants à bouche baveuse hurlante avec le piton collé 
attachés dans leur poussette comme des torturés.
Des vieilles avec un masque d’ahuries joyeuses
et un disque qui saute à la place de phrases cohérentes.
Des alcooliques assumés soudés à leurs bancs comme une certitude.
Des préadolescentes et des préadolescents aux hormones paroxystiques,
aux angoisses titanesques qui s’exposent à l’univers en répétant :
est-ce que le soleil va nous casser?
est-ce que le soleil va nous casser?

Des femmes voilées.

Des chauves bedonnants avec des chemises roses bien repassées
des cernes de sueur sous les bras, des cellulaires intarissables, 
des bas gris, des souliers vernis, des pantalons à plis.
Du parfum de dragon de pharmacie apprivoisé de force un dimanche soir
après une dispute conjugale pour essayer d’amadouer.

L’auteure dramatique, disjonctée, décalée et vaguement décadente
qui parle toute seule dans son téléphone
et tout le monde s’en fout.

Un pauvre type suant sous une mascotte orange
poilue, graisseuse, vaguement animale et aussi peu ragoûtante
que la pizzeria qu’il représente.
Des rockers en épaules tatoués comme autant de demi-dieux grecs tragiques attendant la mort par couteaux à cran d’arrêt, overdose de crack ou de femmes, 
il n’y a que trois choix, sinon il faut payer le supplément.

Soupe humaine.
Cacophonie cosmique.

Explosion d’épidermes
de tissus, de plastique
chairs, plantes, roches, mammifères, boue
tous broyés dans le collimateur impitoyable
classés, nommés, étiquetés par pays d’origine
sexe, classe sociale, poids, taille, mensurations

potentiel marquetable.

Tous, à rabais.

Égaux devant l’Acheteur.

— Nathalie Boisvert © 2014

Poésie et transsexualité (première partie) : Pascale Bérubé

La poétesse Pascale Bérubé, de Québec.

La poétesse Pascale Bérubé.

La poésie est l’art de trouver résonance chez le plus grand nombre en énonçant les choses de la façon la plus singulière qui soit. Indéniable exercice de prise de parole, elle est tentative d’autodétermination, quête identitaire à l’état brut. Partant de ce point, Nocturnades s’est intéressée au rapport entre poésie et transsexualité tel que l’expriment deux poétesses transsexuelles québécoises : Pascale Bérubé et Pascale Cormier.

Deux poétesses transsexuelles, deux visions de la poésie et du monde, deux parcours de vie, deux versions du rapport poésie et transsexualité, mais une seule et même quête : celle qui mène à soi.

Dans le premier de deux billets consacrés à cette thématique, Nocturnades s’entretient avec Pascale Bérubé, dont la plume simple, belle, vraie et émouvante dépeint avec authenticité un univers intérieur singulier.

Nocturnades : Depuis quand écris-tu?
Pascale Bérubé :
Dans les faits, j’ai commencé à écrire assez tôt. Je me souviens d’un petit poème écrit au primaire, qui était accompagné d’une illustration de mon cru. Un truc sur la pauvreté, je crois. Rien du tout, en fait, mais j’imagine que c’est à ce moment que je me suis commise pour la première fois. J’avais beaucoup de mal à l’école, beaucoup de mal à apprendre et à comprendre la notion de ce qui m’était enseigné, mais, par contre, j’étais bonne dans les trucs d’art. Je peux me donner ça : j’étais bonne dans les arts.

Plus tard, quand j’étais ado, je m’y suis mise un peu plus sérieusement, même si ma poésie, à ce moment, était plutôt désuète et juvénile, sans surprise.

N. : Comment en es-tu venue à la poésie?
P. B. :
J’en ai souvent parlé, mais je ne me considère pas totalement comme une poète. Du moins, pas autant que d’autres. Il y en a qui aiment la poésie beaucoup plus que moi, de vrais poètes. La poésie s’est imposée à moi, naturellement, de tous les médiums artistiques disponibles, mais ça aurait pu en être un autre. C’est avec la poésie que je m’exprime le plus facilement, c’est avec elle que mes images intérieures sont le plus vives.

N. : Quelles sont tes principales influences?
P. B. : Étrangement, ce n’est pas tant la poésie qui m’inspire. J’aime beaucoup le travail romanesque d’Élise Turcotte, comme Le bruit des choses vivantes, qui m’a beaucoup marquée. J’aime aussi Laura Kasischke, une Américaine. J’aime une écriture féminine portée sur le mondain et l’intérieur, avec des images que nous pouvons ressentir physiquement, dans leur clarté, leur lumière. Sinon, la musique, le cinéma et les images en général m’inspirent beaucoup. La culture pop m’influence aussi, dans sa beauté parfois absurde et surréaliste.

N. : Que représente la poésie pour toi?
P. B. : C’est une entité, je crois. Un truc qui est présent à tous, mais différent à chaque fois. C’est une sorte d’extension de ma peau, de mon être, aussi pompeux que ça puisse sembler. J’ai une relation physique avec les mots : j’aime les voir en noir sur le blanc d’un écran, vifs. C’est une façon de retranscrire un monologue intérieur qui est constant et divers dans sa forme, mais toujours dans une sorte d’uniformité. C’est la voix que j’aurais si je pouvais chanter.

N. : Comment as-tu pris conscience que tu souffrais de dysphorie de genre?
P. B. : Tout d’abord, je dois dire que j’ai un peu de mal avec la notion de « souffrance » en ce qui a trait à mon identité. J’ai souffert, oui, mais je ne souffre pas d’une maladie. J’ai souvent eu l’impression que le terme « dysphorie de genre » signalait la présence d’un symptôme, d’un mal. Je sais que beaucoup ne seraient pas en accord avec mes propos, mais c’est comme ça que je le ressens. Je suis une fille trans : mon genre ne correspond pas à mon sexe biologique, mais pour moi ce n’est pas vraiment quelque chose de médical.

J’ai pris conscience de cette différence assez tôt. Je ressentais une étrangeté, et j’avais ce sentiment quand j’étais avec des petits garçons que je n’étais pas comme eux. J’étais autre chose. Nous ne savons jamais vraiment ce que l’autre ressent. Je ne sais pas comment les autres femmes se sentent ni comment les hommes se sentent vraiment, mais j’ai toujours su que ce que je ressentais en moi, ce que je ressentais être, était féminin, et pas comme la féminité d’un homme efféminé.

Dans les jeux de rôles, je voulais toujours être la fille. Même si la notion de jeux suppose le fait de jouer, donc un peu de fiction, je me sentais vraiment moi-même dans ces moments-là. Je me sentais vraie.

N. : Peux-tu dresser un court portait de ton expérience?
P. B. : J’ai toujours eu une apparence androgyne et j’ai toujours relativement bien passée (le fait de passer pour le genre auquel nous nous identifions). Vers la fin de l’adolescence, j’ai adopté une apparence encore plus féminine, cheveux longs, etc., tout en étant entre les deux, pas totalement un ou l’autre. Dans les boutiques, j’allais du côté des hommes, mais je prenais les trucs les plus féminins, pour être bien tout en maintenant une sorte de cover pour mes parents (qui se doutaient bien qu’il se passait quelque chose avec moi). Il y a environs deux ou trois ans, j’ai fait le grand saut et je leur ai écrit une lettre pour leur dire qui j’étais vraiment. Au départ, il me croyait gai, mais ils ont fini par comprendre que c’était différent. Peu de temps après, je vivais à temps plein en tant que Pascale avec un « e ».

Je ne prend pas d’hormones pour le moment et je n’ai pas l’intention d’avoir l’opération de réassignation de genre. Je crois sincèrement qu’il y a une différence entre le sexe et le genre, et que si les deux ne sont pas en lien, ce n’est pas un problème pour autant. Par contre, je suis de tout coeur avec ceux et celles qui veulent avoir les opérations. Il faut être bien avec soi.

N. : En quoi ta transsexualité influence-t-elle ta poésie (ou l’inverse)?
P. B. : Ma transsexualité influence beaucoup mon travail, parce que c’est une partie importante de qui je suis. Aussi, les thématique du genre, du sexe et de la féminité sont très présentes dans ce que je fais. Le fait que je sois trans ajoute une couleur parfois différente à ma vie et, comme ma poésie en est une d’intériorité et d’identité, on y trouve clairement une trace de cet état.

Avec la poésie, je peux aussi créer et mettre en forme cette parole féminine, lui donner une chair, la retranscrire concrètement.

N. : Est-ce que la poésie t’aide à mieux vivre ta transsexualité et si oui, de quelle façon?
P. B. : Elle ne m’aide pas à mieux la vivre, mais elle m’aide à lui donner une parole, comme je disais plus haut. Elle m’aide à la faire comprendre, dans ce qu’elle a de complexe et d’humain. Elle m’aide aussi, peut-être, à la comprendre, à la projeter au dehors de moi pour pouvoir la regarder agir, voir de quoi elle retourne vraiment.

N. : Quel est ton but quand tu écris?
P. B. : Être présente. C’est une prise de parole et de corps, une façon de dire que je suis ici, et que je veux prendre un peu de place et l’occuper totalement. Je veux toucher les gens, laisser une trace en eux. C’est un peu cliché de dire ça, mais c’est souvent vrai. J’écris aussi pour donner vie à ce qui se trouve en moi, pour retranscrire quelque chose de très intérieur que je ne pourrais pas vraiment expliquer simplement, banalement.

N. : Quels sont tes principaux thèmes?
P. B. : En vrac, la féminité, le genre, le sexe, le mondain, la vie, mon dedans, les relations, l’intériorité, la violence, l’intérieur qui se reflète sur l’extérieur, le banal, le grandiose, les clichés, la culture pop, le beau et le grotesque. Toute d’une shot de même. Ça fait beaucoup, mais une fois liés dans un poème, ces thèmes arrivent à trouver leur place.

N. : De quelle démarche procèdes-tu quand tu écris?
P. B. : J’utilise beaucoup la technique du patchwork. J’écris un petit bout de texte, parce que j’ai eu un flash très intense d’une image poétique, puis je brode autour de ce bout de texte le corps du poème. Parfois, dans un seul souffle, je peux écrire un poème, comme un cri : du début à la fin.

Je suis très minutieuse. J’aime que le résultat final forme un tout.

N. : Que dirais-tu à un(e) jeune ado qui vivrait ce que tu as vécu?
P. B. : Je lui dirais d’être fière et de s’écouter. Il y a plusieurs chemins : il faut trouver le sien. Il faut réfléchir à ce que nous voulons vraiment, pas à ce que la norme ou la société veut de nous. Je lui dirais aussi de ne pas avoir peur, parce que malgré certaines difficultés qui s’imposent dans un parcours trans, c’est relativement facile — et surtout possible — d’être bien et heureux.

Sans titre
J’ai écoutée le chant de mon corps
et ça faisait le même bruit
que les fils électriques
qui traversent la ville.

Le bourdonnement du silence,
sous mes robes,
le bourdonnement de mes naissances,
dans mon sang.

J’ai été tuée.
J’ai été violée.
J’ai essayé de couper mon sexe
dans la salle de bain.

J’ai été l’épouse d’un homme merveilleux.
J’ai eu le mot « tapette » de collé à la peau
et j’ai frotté jusqu’à ce que je n’ai plus de peau
et plusieurs années
après ça a pu être drôle.

J’ai été la plus belle
durant une soirée.
J’ai crié un soir
sans lune
pour arriver à me souvenir
de qui j’ai été.

J’ai bu du champagne
un après-midi
de lumière
où les morts se taisent
avec ma mère.

J’ai vendu mon corps.
J’ai été corrompue mais j’ai rêvé aussi.

Je suis rentré au boulot
et tout était blanc et franc.

J’ai pleuré dans les bras de plusieurs hommes
qui ne seront jamais mes hommes à moi.

J’ai été un garçon puis une fille
ou peut-être même l’inverse.
Il y a autant d’expériences trans
que de mots qu’on dit
pour faire comprendre.

Il y a autant d’expériences trans
que de lèvres pour les dire
et
toutes ces affirmations sont vraies.

J’ai été son homme
et je ne vais jamais être ta femme.

Je ne vais jamais poser ma main
de femme sur ton épaule d’homme
et nous ne seront jamais baignés de lumière.

Mais j’ai été son homme.
Elle a bandé pour moi.
Tu ne vas pas m’acheter une jolie robe.

Elle voulait baisser mon pantalon.

Je ne vais pas être belle
et radieuse le jour de notre mariage.

J’étais son homme
mais j’ai pris les ciseaux.

T’es qui?

Tapette.
Femme du monde.
Tapette en jupon.

Poème 1
Femme, rasoir au visage.
Je voudrais que tu m’embrasses.

T’es qui, donc?
Tu sais,
mon corps est un pays
qu’on habite
en s’y encrant lourdement

ou alors qu’on déserte,
faute de repères.

Mais c’est le seul pays
que je connaisse assez

pour savoir que je vais
pouvoir y vivre
et y mourir.

Poème 2
« Y’a pas de vagin icitte »
Intérieur nuit et tu me vois,
tu prends une gorgée,
— la bière comme le sang salé des hommes —
mon être, pour toi, est un mensonge, déjà.

J’enfile des vêtements
mais je n’existe pas,

je ne m’incarne pas
dans aucune pièce de cette maison.

Je suis un corps mais mon âme
n’a pas de droit de veto

parce que j’ai une bite.

J’ai une chatte,
je te fais bander sous ton jeans.

J’ai une chatte,
tu as envie de me baiser.

J’ai une plotte.
Une plotte béante.
Je suis en sécurité.

Tu m’épingles dans le noir d’un club,
parce que j’ai une chatte.

J’ai une bite,
je te donne envie de crever, peut-être.

J’ai une bite,
tu pourrais me frapper.

Je pense à tous les crânes,
les crânes homos,
les crânes trans,
qui es-tu, après le mépris?

J’ai une bite,
je tire dans ton désir
et
je ne vais jamais en revenir.

Je bois, je sacre,
je parle de cul
mais je suis une fille.

Je te laisse me toucher.
Je te laisse toucher
à la partie qui est comme toi
mais je suis une fille encore.

Mon chant est mitraillé
mais encore là au bout de ma voix
qui me trahit à chaque pas vers toi,
même si j’ai des pistolets,

j’ai des couteaux,
j’ai une épée,
j’ai une bite,
je suis une fille.