L’Absent (Fernand Ouellette)

L’Absent
Sensible ou non aux âges,
Je reste un fils
Lorsque parfois je retrouve
Ma propre enfance. Conquérante.

Et je reprends ma vie
Avec sa lourdeur,
Avec la fatigue de celui qui subit
Le temps, en témoin désarmé
De ce qui s’exténue en lui.
Errant toujours en quête
D’une présence,
Même au fond de la rose des vents.

Suis-je un père
Perdu par et pour le fils ?

Et pourtant, je tiens l’absent avec tout mon être
Jusque dans la mémoire des bras,
Jusque dans son propre affolement,
Sa détresse
Lorsqu’il prenait conscience
De marcher à côté de son rêve.

Je vais sous l’azur,
À pleins regards, à pleins souvenirs,
Tout orienté vers une forme, une icône,
Tout oreille pour une voix qui pourrait surgir
Un jour à la croisée des silences.

— Fernand Ouellette, Éditions du Passage, 2010.

Haute tension, voyageur sans repère (Raynaldo Pierre Louis)

Ma vie est crachat, éclaboussure, tourbillons de poussières mêlées d´azur. Tout est possible sur les rivages de l´encre, par la voie/voix de l´imaginaire. Je fais de cette parole une place publique, pour pisser au visage de l´homme. Cette parole, oui cette parole, je la dédie à la chienne qui m´aboie. Ô l´immensité d´un homme se perd dans la toute petitesse d´une île… Moi je transcris sur du papier-voyageur, tous les déchets, tous les fossiles, tous les immondices en transit dans ma mémoire. Ô précieux tapis de mon âme, où bourdonnent régiments de mouches… Ma mémoire est une savane boueuse, où les chevaux marchent à grands pas. Je me roule dans la fange à rebours, et j´en roule encore et encore…
Alors loin du commun des mortels, je vis, gesticule… dans le jeu strangulatoire des abstractions ludiques. Je vis aux pays sombres, ombragés, peuplant de symboles et d´images folles. Extravagance d´esprit. Absurdité de chair, en tournoiement, dans le sexe tourmenté du poème. Je salis ce papier de mots, qui s´étouffent, qui s´étranglent, mots furieux qui taquinent le vide, bouleversant l´immobilisme des choses. Ô mes bavardages loufoques, innombrables palabres inutiles, anodines sur la table d´un poète. Mais nuances… Impostures. Déguisements pour déguiser la vie. La vie. Oui la vie : ce véritable spectacle de fous, où le genre humain grouille à l´envers dans ses vermines qui puent. Et moi timidement… je bouche mon nez, comme pour ne pas respirer la forte odeur de l´homme, qui roule… joyeusement, dans les latrines empestées du mal.
Tous les éléments de la nature, tous les sentiments de l´homme sont conviés ici. Et gouffres, tonnerres, ressacs, écueils, tournez, tournez, roulez donc sur ma poitrine. Ceci est donc ma chambre, où les fenêtres s´ouvrent sur le cosmos. Il y a ici des souvenirs macabres. Il y a là des voix qui se repèrent, qui tonnent, qui bercent… Toujours nuance. Controverses. Antipodes à la marche du temps. Moi je vous donne la paix, la haine, la guerre, l´amour… enchevêtrés de rêves, de passions ou de toutes folies. Mille pensées me traversent la mémoire. Mille et mille guêpes me guettent d´un bout à l´autre. Mille blessures. Mille cicatrices. Mille rêves. Mille illusions. Mille fantômes. Mille spectres en caricature circulaire. Je me pose toujours mille questions, et j´ai toujours mille réponses à chacune. Alors pour survivre, j´ai donc appris à vivre sans patrie, vagabonder dans l´espace-temps. Ô patrie : je n´en ai nul besoin, je bourlingue ça-et-là, ici et ailleurs. Alors je vogue dans la brise errante, sans prétexte d´un quelconque repère. Je suis seul dans un continent de rêves, je suis seul contre un continent. Je m´en irai dans les entrailles du désert, là où les soleils ardents plombent les instants d´hiver. Je tonne, je gronde, dans la marée de la mer en furie. Moi je suis marée montante, et marée descendante à la fois. Je me gifle par moments, par instinct, par instants, pour me réveiller de ma torpeur, de ma dormance au sein de cette foule gluante…
—  Raynaldo Pierre Louis, Haute tension, voyageur sans repère, © tous droits réservés par l’auteur, 31 janvier 2014
Pour en savoir plus sur Raynaldo Pierre Louis, visitez le blogue de l’auteur.

le murmure de l’âme (Robert Hamel)

Photo tiré du film Les ailes du désir, Wim Wenders (1987)

 

À Pascale Bérubé,
à Pascale Cormier
à Gabrielle Tremblay
et à tous ceux qui osent leur différence,
peu importe leur différence.

le murmure de l’âme
quelque chose ne tourne pas rond dans votre vie
et votre vie tourne en rond
vous prenez votre courage à deux jambes
et vous vous rendez chez le guérisseur des âmes
il examine votre âme mal en point
la palpe de son regard tiède
la sonde de ses questions froides
vous habitez un malaise malodorant
un silence ténu s’étire
jusqu’à ce qu’un savoir en exergue en émerge
votre réponse est translucide
vous voilà confronté au choix
vous n’avez de choix que de faire le bon
vous n’avez de choix que de faire le bond
il vous faut choisir de faire le saut
plutôt que le sot
autrement
votre vie ne sera qu’un long songe
qu’un long mensonge
et vous mourrez sans l’avoir vécue

vous plongez dans des eaux glauques
vous rampez dans des cavernes abyssales
la souvenance égratigne la conscience
des torrents déferlent sur vos joues boueuses
vous savez la violence sourde en votre cœur
le jugement silencieux
et pourtant omniprésent qui brouille vos jours
vous n’êtes pas tout à fait aliéné de vous-même
vous entendez votre salut dans les paroles du guérisseur des âmes

vous explorez les vestiges de l’enfance
vous y trouvez des rêves avortés
des fabricants attentionnés mais incomplets
leurs ailes mutilées
dépossédés d’eux-mêmes avant même l’envol
ignorant le mode d’emploi de la vie
incapables de vous le transmettre
les plaies béantes de l’âme
sont submergées du déluge du conscient
vous vous y noyez
vous êtes seul face à la déferlante de votre souffrance
il vous faut nager
vous dressez l’inventaire de vos lâchetés quotidiennes
vous vous prenez en main
vous vous prenez en cœur
vous faites de vous un être humain
vous faites de vous un être de cœur
votre âme à tête chercheuse
cherche le mode d’emploi de la vie
vous pardonnez à vos fabricants
de vous avoir fait présent de leur passé atrophié
ils n’auront été qu’une version expérimentale de vous-même

quelque chose se produit
ou plutôt cesse de se produire
vous jugez moins et vous aimez plus
vous vous jugez moins et vous vous aimez plus
vous tombez amoureux de la vie
amoureux de vous
amoureux de tous ceux qui vous entourent
vous pensez vos propres pensées
et vos pensées sont propres
vous osez vivre
rêver et dire autrement
vous vivez nu au soleil de votre vérité
vous vous dites que la vie préfabriquée en dix étapes
― naissance, études, mariage, enfants, maison,
vie familiale et professionnelle gonflable, divorce, garde partagée,
retraite dans un centre commercial et mort à crédit ―
n’est pas un passage obligé
qu’elle se choisit en tout ou en partie
au gré des désirs et des envies
vous prenez votre parole à deux mains
et vous portez votre vérité à votre bouche
vos propos dérangent ceux dont le silence indécent
s’évertue à taire la pensée vraie en vous
vous ne correspondez plus
à l’image qu’ils se sont fabriquée de vous
de tous côtés, vous débordez du cadre
c’est tant pis pour eux
c’est tant mieux pour vous
vous n’y êtes pour rien
s’ils ont remercié le guérisseur des âmes
avant leur examen
tous n’ont pas le courage de plonger le regard
dans le laid et le beau du soi
tous n’ont pas le courage du soi
le courage du vrai

vous savez ce que vous voulez
et ce que vous ne voulez plus
vous établissez vos limites
sur votre carte géosociopolitique
vous délimitez les territoires
vous érigez des postes frontières
des alliances se forment
chacun choisit son camp
les moi contre les toi
les je contre les tu
les nous contre les vous
la tribu des zautres se décline
et se divise en trois clans
les nouzautres
les vouzautres
et les euzautres
tout le monde se tait
tout le monde se tue
l’amour filial se travestit
la famille se prostitue

vos plans dérangent une fois de plus
vous ne décidez pas pour ceux
qui vivent le présent à fleur de passé
pour ceux qui chevauchent la réalité
à dos de souvenirs
non
vous faites tout de même quelques concessions
qui vous sont imposées
il en est toujours
pour ne pas entendre les nons
il en est toujours pour qui certaines choses se font
et d’autres
non
il en est toujours
qui ne savent
que tourner en rond

vous prenez vos distances
la route qui mène à vous est longue et sinueuse
elle est un col exigu pour voyageurs solitaires
mais qu’importe
mieux vaut être plus seul que moins accompagné
de toute façon
l’amour marche à vos côtés
vous n’êtes jamais seul parce que vous aimez
vous n’êtes jamais seul parce que vous vous aimez
vous préférez soliloquer plutôt que de dialoguer
avec des sourds qui n’entendent
que leur silence pestilentiel

vous savez que la vie disparaît au fil des jours
que derrière elle s’efface
à mesure qu’elle se trace
vous savez que
du début à la fin
la vie est chantier
qu’elle procède de son désordre
que l’harmonie y est relative
vous savez que l’harmonie absolue
n’est pas le lot des mortels
l’harmonie absolue est le calme plat
et sans fin de la mort
la fin que certains souhaitent
parce qu’ils ne savent vivre la vie
vous savez parce que vous avez accepté de souffrir
vous savez parce que vous avez accepté de mourir
vous avez accepté de mourir pour enfin vivre
vous savez qu’on ne vit vraiment
qu’après le choix conscient de la vie
qu’après avoir longtemps contemplé
le visage rayonnant de la mort
vous savez parce que vous avez reconnu
les pouvoirs du guérisseur des âmes
parce que vous avez reconnu
la vie nouvelle en vous

vous êtes heureux d’avoir parcouru ce chemin
vous êtes conscient qu’il vous a mené à l’amour
qu’il vous a mené à vous
vous avez une bonne pensée
pour le guérisseur des âmes
et le reflet de vous-même qu’il vous a renvoyé
vous êtes heureux d’avoir osé regarder
la face cachée de votre réalité

vous fermez les yeux
vous entendez le chant choral de votre cœur
vous entendez le murmure de votre âme

Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

La recherche du nous (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

La recherche du nous
toi
toi tu es mon autre
l’autre choisi
on a toujours besoin d’un plus autre que soi
ne serait-ce que pour y habiter son regard
et y prendre vie
rares sont ceux qui savent se dire
sans que personne n’écoute
souvent
souvent
il faut tendre l’œil
ou jeter une oreille
pour que la parole résonne
autrement
elle ne sait voyager jusqu’au cœur

les mots s’embrasent
dès qu’ils procèdent du miracle de la création
ils sont sur le point d’être
ils sont
ils ne sont plus
comment et pourquoi cesse-t-on d’être?
quel est ce souffle
qui s’épuise à vivre une fraction de siècle?
qui s’acharne à laisser une trace
un sillon
sur le sable?
pourquoi les pierres nous survivent-elles?
serait-ce parce qu’elles témoignent de l’éternité
dans le silence immobile
des millénaires auquel elles président?
la matière possède-t-elle le monopole de l’éternité?
l’a-t-elle brevetée?
n’aurions-nous que la parole à lui opposer?
que la poésie pour nous consoler?
comment nous
poussières d’éphémère
passés à fleur de jours
pourrions-nous appréhender l’éternel
autrement que dans la vie diluée
de nos jours friables?
comment se fait-il
que nous
porteurs d’éternité
soyons mortels?

tu es le sourire de Dieu
tu es le rire et les larmes de Dieu
je n’ai de Dieu que pour toi
je porte mes mains sur tes anges
tu es le chant des âges parvenu jusqu’à moi
parvenu à l’émoi
tu es le miracle de la création
semblable à quelques milliards d’exemplaires
et pourtant unique
il n’y aura plus jamais d’autre toi
après toi
le monde sera condamné à te réinventer sans succès
après toi
la vie n’aura jamais plus tes traits
la couleur de ta voix
le goût de ta peau
le parfum de tes rêves
après toi
la vie n’aura jamais plus ton audace
et ta volonté rebelles
après toi
les matins du monde
ne baigneront jamais plus dans la même lumière d’or
après toi
le soleil volera en mille éclats de regret

t’ai-je dit le ciel dans tes yeux
et le vent dans ton souffle?
pourquoi l’éternité nous est-elle inaccessible?
où se trouve le passage
la clé
qui
de l’éphémère
permet de s’y rendre
et de l’habiter?

nos cœurs sont flétris de désillusion
des imposteurs ont foulé nos peaux assoiffées d’amour
ont envahi nos pores d’attache
de toute mon âme
je te tends mes demains
nous sommes amants au-delà de la chair
nos idéaux s’entremêlent
nous habitons un absolu au bord de l’abîme
d’où nous sommes saisis du vertige
de nos vaines vérités
je cherche mes mots
dans le plein jour de ma noirceur
dans mon cœur trop grand pour moi
dans le trop-plein de mon espoir
dans les aurores boréales de mes jours fugitifs
j’ai longtemps été allergique à la noirceur de l’autre
jusqu’à ce que je l’apprivoise
jusqu’à ce que je comprenne
que la noirceur de l’autre
était mienne
qu’est-ce que l’éternité pour nous?
un long présent qui s’étire de la naissance à la mort
une suite ininterrompue de lunes et de soleils
qui éclairent tant bien que mal
le chemin qui sépare le berceau de la tombe?

j’inspire une bouffée de ton essence
j’habite le présent de toute ma conscience
et pourtant la vie persiste à s’en échapper
à céder sa place aux futilités matérielles
qui dictent nos codes immoraux

je porte le regard au loin
le ciel me dit tes yeux
et la pluie
les averses sur tes joues
je me réconcilie avec le monde une fois de plus
j’arrache la feuille
je dépose le stylo
je regarde ton visage
je jurerais y avoir ton âme un bref instant

j’inspire
je recommence à écrire
je repars à la recherche du moi
à la recherche du toi

je repars à la recherche du nous

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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