Cher Philippe (France Bonneau)

Surtout, ne vous en faites pas, votre bon papa Couillard va tout vous arranger ça!

En cette fin d’année 2014 au Québec, tandis que le mot «austérité» a remplacé les promesses d’emplois, tandis que les Québécois doivent se serrer la ceinture fléchée pendant que le triumvirat du gouvernement s’engraisse de généreuses primes, tandis que Québec se pète les bretelles avec le retour à l’équilibre budgétaire par des économies de bouts de chandelle, France Bonneau remet les  pendules à l’heure avec un texte simple, intelligent, émouvant et vrai.

Cher Philippe,
Je vais me permettre ici de te tutoyer
Parce que ce sera plus direct et plus simple pour moi
D’abord, iI faut que je te dise
Je trouve ça plate moi l’économie
L’économie à tout prix
Les chiffres
Couper, couper
T’as pas d’autres verbes que celui-là?
Quand t’en parles
Parce que tu parles juste de ça
T’as l’air bête et triste
Crispé, entêté, sérieux, pire qu’un pape
Pas de sourire
Pas d’émotion
Où tu vas comme ça?
T’es en bonne compagnie au moins?
Y’a des docteurs qui prennent soin de toi?
Parce que l’équilibre humain c’est important aussi
Et puis j’ai remarqué que quand tu avances
On dirait que tu recules
T’as l’air d’ un errant en mal de pays
J’en connais un tu sais
Un pays de neige et de bons vents
De forêts de lacs de rivières et de montagnes
Mais à te voir aller
Je pense pas que tu aimerais
Ses habitants sont simples et généreux
Sans cérémonie
Ils ont tous le même rêve
Vivre décemment, parler leur langue
Être maîtres chez eux
Le français ça te dit quelque chose?
Parce que je sais que t’aime beaucoup l’anglais
Je me pose des questions en t’entendant
Je commence à avoir ma réponse
T’as pas d’affaire ici
Les vraies affaires comme tu dis
Tu devrais les brasser ailleurs
Déménager pour de bon au Canada
Ou en Arabie Saoudite, pourquoi pas!
Nous laisser tranquilles une fois pour toutes
On a pas envie que tu nous enterres
On forme un peuple tous ensemble
De toute façon tu nous auras pas
On te résiste, on te tient tête
On te tient tête, on te résiste
T’as beau être instruit, cravaté et diriger le gouvernement
Tu nous donnes le cafard
T’es trop austère pour nous
Ça nous convient pas
As-tu vu tous ces gens dans la rue?
Y sont justes pas contents
Révoltés, insatisfaits
Ton hiver s’annonce froid Philippe
Ton printemps très chaud
Je gagerais pas sur l’avenir
Si j’étais toi.
Avec mes profondes sympathies,
France Bonneau

— France Bonneau, © tous droits réservés, décembre 2014

Brasser des vraies affaires (Marie-France Bancel-èmèf)

Brasser des vraies affaires

Il y a plusieurs années – aussi bien dire dans un autre siècle – j’ai enseigné le français à des enfants immigrants. J’étais jeune, dynamique et désœuvrée. J’avais du temps sur les bras, le feu au cul, la langue bien pendue et « Québec français » tatoué sur le cœur. Alors comme ça, à tout hasard, j’ai répondu à une petite annonce qui demandait des bénévoles pour un poste d’aide aux devoirs auprès d’enfants immigrants. Je me suis dit que ça m’occuperait pendant quelques mois. J’y suis restée pendant cinq ans.

Ce programme était offert par PROMIS, un centre d’aide aux nouveaux arrivants. Comme on ne faisait pas partie du système scolaire, on jouissait d’une liberté difficile à imaginer de la part d’un organisme tenu par des religieuses. Au fond il n’y avait qu’un seul commandement face aux élèves : « Arrangez-vous pour qu’y passent! » Je viens de vous l’dire, c’était un autre siècle. Cette époque lointaine où les élèves pouvaient encore « couler » et « redoubler » leur année.

Plusieurs choses inattendues se sont produites au cours des cinq années qui ont suivi : je suis tombée en amour avec mes élèves, j’ai constaté à quel point j’étais forte en patience mais poche en discipline, j’ai appris à dire « Assieds-toi et travailles » en tamoul. Parmi les choses qui m’ont frappée, il y a l’importance de la relation entre l’enfant et le tuteur : certains élèves qu’on appelle « à problèmes » se mettent à mieux fonctionner dans une plus grande intimité. Je ne suis absolument et très certainement pas entrain de dire que les profs ne font pas leur job; comment reprocher à quelqu’un de ne pas avoir quarante bras? Mais le cliché se vérifie : les classes sont trop nombreuses. Autres conclusions qui se sont tirées d’elles-mêmes : le vraiment-trop-fucking-peu de place que le système laisse à la créativité, les miracles (oui ma Sœur, pis je pèse mes mots!) que la créativité permet pourtant d’accomplir, l’immensité de la job que les profs ont sur les bras et le défi énorme que ça représente, au quotidien, de s’adapter à un pays d’accueil. Je me souviens que ça m’avait beaucoup calmé le « Québec français ». Non pas parce que tout d’un coup je trouvais que c’était secondaire d’apprendre notre langue (à présent la leur), mais parce qu’en me mettant dans leurs souliers, j’ai compris pourquoi ils n’avaient pas toujours envie de courir un mille de plus dans leur marathon quotidien. Je reste attachée à cette idée d’arriver à une langue commune, mais j’envisage le processus avec beaucoup plus de douceur.

Parlant des miracles de la créativité, je vous donne l’exemple que le centre donnait à chaque année, celui du p’tit gars TDAH (comme on aime bien les étiqueter) à qui le tuteur avait appris la jonglerie. Ben oui toé, il lui avait appris à jongler! Et cet apprentissage avait porté fruit, parce qu’en développant une plus grande concentration le jeune avait appris la discipline, en étant plus discipliné il avait réussi à mieux travailler, et en se voyant réussir son estime de lui-même avait augmenté. Désormais il n’était plus un « cas problème », mais un être créatif et doué qui arrivait à ses objectifs par des moyens non-conventionnels.

C’est pourquoi ça m’a complètement décrissée quand j’ai appris que le gouvernement Couillard, avec ses mathématiques de l’enfer, envisageait des coupures qui allaient menacer l’aide aux devoirs. Et avant que quelqu’un me dise « vous le faisiez bénévolement vous autres, on peut trouver d’autres bénévoles », je m’empresse de répondre « Non ». Des services d’une telle importance ne devraient pas reposer entièrement sur un travail bénévole.

Je ne suis pas toujours bien placée pour critiquer une politique douteuse, mais cette fois-ci je le suis. Les bénéfices que j’ai observés tout au long de ces cinq années ont un effet cumulatif sur la santé de notre système d’éducation et sur le bien-être des jeunes en cours d’apprentissage. De la même manière, quand on abandonne un enfant en le privant d’un service qui répond à des besoins réels, on peut s’attendre à ce que ça débouche sur toute une série de vraies affaires – des vraies affaires qui affecteront ce précieux vivre-ensemble dont on aime dire qu’il nous tient donc à cœur. N’en doutez pas Monsieur le Premier ministre, c’est une certitude mathématique.

Qu’est-ce qu’on va nous répondre cette fois-ci? Personne n’en crève, on passe à un autre appel?

Halte à ces médecins qui rendent le Québec malade.

— Marie-France Bancel-èmèf, 30 septembre 2014, © tous droits réservés.

L’anniversaire de la chute

Il y a 25 ans se produisait un événement imprévisible à peine quelques années plus tôt et qui, avec le recul, n’aurait peut-être pas dû survenir… De toute façon, il est trop tard pour y changer quoi que ce soit. Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin est tombé et l’Allemagne est entrée dans une phase de réunification. Ce jour-là, l’Allemagne était euphorique et l’avenir chantait à tue-tête.

Un quart de siècle plus tard, que retenez-vous de ce moment charnière de l’histoire contemporaine?

Les « démocrosseurs »

Francis Grenier, un étudiant du Cégep de Saint-Jérôme, a été grièvement blessé par une bombe assourdissante alors qu'il manifestait paisiblement. Les médecins croient qu'il pourrait perdre l'usage d'un oeil.

Je le confesse d’entrée de jeu : je suis un rêveur. Je suis aussi sans doute un peu naïf. Je suis de ceux qui croient que l’on peut construire la réalité et changer la société à grands coups d’audace. Je suis de ceux qui rêvent que l’on reste tous chacun chez soi un jour ou deux, le temps que l’ordre économique actuel s’effondre afin que l’on puisse construire un monde nouveau. Que voulez-vous, je suis ainsi fait : je préfère le rêve et la naïveté au cynisme et à la désillusion.

Je suis aussi de ceux qui croient que mes contemporains sont trop souvent apathiques. Qu’il leur manque le goût de l’effort individuel et collectif. Qu’ils ont bien trop peur de s’engager. Qu’ils restent trop souvent assis sur leur steak et qu’ils passent trop de temps à regarder une poignée de gars armés de bâtons et de patins se défoncer la carcasse pour prouver qu’ils sont supérieurs à la gagne d’en face, pendant que 22 000 personnes les regardent sur place et que quelques centaines de milliers d’autres assistent au même spectacle, bien installés dans leur La-Z-Boy. Bref, je trouve que nous sommes trop souvent les spectateurs de la vie des autres et pas assez souvent les créateurs et les acteurs de notre propre vie. Sans doute faut-il avoir longtemps regardé la mort dans le blanc des yeux pour vraiment savoir ce que c’est que vivre. Mais je digresse. Revenons à nos moutons.

J’imagine que c’est en partie pour ces raisons que, même si je crois que les droits de scolarité augmenteront un de ces quatre, j’ai envie d’applaudir à deux mains lorsque je vois les étudiants descendre dans la rue et protester contre la hausse des droits de scolarité. J’admire leur courage et leur détermination. Voilà enfin un groupe qui croit en quelque chose et qui est prêt à le crier.

Je me disais récemment que je les trouve tellement beaux que j’irais bien marcher avec eux. Après tout, je crois en la démocratisation de l’instruction : j’en suis le produit. Je crois aussi que, dans une société idéale, l’instruction devrait être gratuite. Je n’ai d’ailleurs jamais compris que les entreprises, qui tirent profit de la formation de leurs employés, ne participent pas davantage au financement du système d’éducation. Bien sûr, les partisans du néo-libéralisme me diront que je ne comprends rien à l’économie. Soit.

Mais je n’irai pas marcher avec les étudiants. Non pas que je n’en ai pas envie. J’aime bien marcher et je joindrais volontiers l’utile à l’agréable en me joignant à eux ou à leurs enseignants. Mais je ne le ferai pas pour ce qui m’apparaît être une bonne raison.

Je suis travailleur autonome. J’exploite, avec mon épouse, une petite entreprise qui, sans moi, ne fonctionnerait pas. Et depuis que j’ai vu ce qui est arrivé à Francis Grenier, le goût de descendre dans la rue m’est un peu beaucoup passé. Je n’ai pas les moyens de me faire enfoncer un « bâton droit télescopique » dans les côtes ou un genou dans le dos. Je n’ai pas non plus les moyens de me faire casser un poignet ou de me faire éborgner. Non, je n’irai pas marcher avec les étudiants et je trouve ça bien dommage.

Jusqu’à il y a peu, je croyais encore, bien naïvement sans doute, vivre en démocratie. Je sais maintenant qu’il n’en est rien. Lorsqu’on a peur de descendre dans la rue et de revendiquer ce en quoi on croit, lorsqu’on a peur de hurler ses rêves à tue-tête, on n’est pas tout à fait libre.

Je sais bien qu’on ne peut donner le bon Dieu sans confession à tous les manifestants étudiants. Je sais bien que, dans toute foule, il y a des électrons libres qui sont prêts à libérer la colère sourde qui gronde en eux au moindre prétexte. Je sais bien que, en situation de confrontation, le cœur humain est prompt à la haine.

Mais je sais aussi que les mouvements de protestation sont régulièrement infiltrés par des agents provocateurs qui visent à les discréditer auprès de la population. Je sais aussi que les manifestants étudiants ne portent pas de casques avec visière, qu’ils n’ont pas de matraques, pas de bonbonnes de poivre de Cayenne ou de bombes assourdissantes. Je sais aussi que l’on ne doit pas avoir peur de manifester. Et je me pose de sérieuses questions sur les agissements des policiers. Après tout, un manifestant qui a peur, c’est potentiellement un manifestant de moins.

Je souhaite que le mouvement étudiant parvienne à ses fins. Mais j’observerai le tout de chez moi, car je sais maintenant que la démocratie n’est qu’une illusion. Je sais maintenant qu’il n’existe que des formes et des degrés différents de dictature, mais que toutes pratiquent la répression.

J’espère que l’on me pardonnera les mots violents et vulgaires de ma conclusion, mais ils traduisent fidèlement ma pensée et, au demeurant, ils ne sont pas plus violents et vulgaires que le comportement des autorités. Je sais maintenant que je vis en « démocrasseuse » et que je suis gouverné par une bande de « démocrosseurs ».

Mais, en bon rêveur que je suis, j’ose espérer que marcher dans la rue ne sera bientôt plus un sport extrême.