Racine (Robert Hamel)

Racine

la cadence du silence
le soupir de la pierre
le poli de la lumière
la nudité du songe
l’essence du désir
l’espoir essaime les possibles

tes pas sur ma paupière
la prière de ton printemps
l’exode de tes dieux
le lexique de ton âme
le chant de ton sein
et ton sexe
qui sussure mon nom

phare des nuits
nénuphar des jours
jamais plus l’amour
sans mon cœur amarré
à ton quai de cristal
jamais plus le jour
sans tes lèvres marée haute
ton corps contrée claire
ton cœur symphonie d’abeilles

j’embrasse des yeux la moitié du monde
mais mon temple demeure ton empire
je prends racine en tes terres
quand je serai grand je serai un arbre

je t’aime donc je suis

Robert Hamel, © 2015, tous droits réservés pour tous pays.

âmochée (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

À la douce mémoire de R. N.

âmochée
parfois
j’ai peur d’oublier
le feu des yeux
sous le ciel de la chambre étoilée
la fièvre qui embrase
les lèvres qui embrassent
le vertige et l’envie
entre l’oreille et le cou de la vie
le goût du sexe
et la buée des nuits nues et sans bouées
le point de rosée du plaisir
et le lever du désir
le parfum de tes dunes
et la saveur des pleines lunes
le lit en liesse
signée du sceau de la passion

parfois
j’ai peur
de ne jamais oublier
le musée des erreurs
et des horreurs
le goût rance de l’errance
et les déchets de la déchéance
mon coeur prostitué
qui se cherche un pimp
pis qui a besoin d’un fix
mais surtout
mon âme
scarifiée
sacrifiée sur l’autel des trahisons

mon âme
désâmorcée
âmoindrie
âmôchée
mon âme violée
vendue à l’encan
pour un printemps enflammé
et trois fois rien

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

La recherche du nous (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

La recherche du nous
toi
toi tu es mon autre
l’autre choisi
on a toujours besoin d’un plus autre que soi
ne serait-ce que pour y habiter son regard
et y prendre vie
rares sont ceux qui savent se dire
sans que personne n’écoute
souvent
souvent
il faut tendre l’œil
ou jeter une oreille
pour que la parole résonne
autrement
elle ne sait voyager jusqu’au cœur

les mots s’embrasent
dès qu’ils procèdent du miracle de la création
ils sont sur le point d’être
ils sont
ils ne sont plus
comment et pourquoi cesse-t-on d’être?
quel est ce souffle
qui s’épuise à vivre une fraction de siècle?
qui s’acharne à laisser une trace
un sillon
sur le sable?
pourquoi les pierres nous survivent-elles?
serait-ce parce qu’elles témoignent de l’éternité
dans le silence immobile
des millénaires auquel elles président?
la matière possède-t-elle le monopole de l’éternité?
l’a-t-elle brevetée?
n’aurions-nous que la parole à lui opposer?
que la poésie pour nous consoler?
comment nous
poussières d’éphémère
passés à fleur de jours
pourrions-nous appréhender l’éternel
autrement que dans la vie diluée
de nos jours friables?
comment se fait-il
que nous
porteurs d’éternité
soyons mortels?

tu es le sourire de Dieu
tu es le rire et les larmes de Dieu
je n’ai de Dieu que pour toi
je porte mes mains sur tes anges
tu es le chant des âges parvenu jusqu’à moi
parvenu à l’émoi
tu es le miracle de la création
semblable à quelques milliards d’exemplaires
et pourtant unique
il n’y aura plus jamais d’autre toi
après toi
le monde sera condamné à te réinventer sans succès
après toi
la vie n’aura jamais plus tes traits
la couleur de ta voix
le goût de ta peau
le parfum de tes rêves
après toi
la vie n’aura jamais plus ton audace
et ta volonté rebelles
après toi
les matins du monde
ne baigneront jamais plus dans la même lumière d’or
après toi
le soleil volera en mille éclats de regret

t’ai-je dit le ciel dans tes yeux
et le vent dans ton souffle?
pourquoi l’éternité nous est-elle inaccessible?
où se trouve le passage
la clé
qui
de l’éphémère
permet de s’y rendre
et de l’habiter?

nos cœurs sont flétris de désillusion
des imposteurs ont foulé nos peaux assoiffées d’amour
ont envahi nos pores d’attache
de toute mon âme
je te tends mes demains
nous sommes amants au-delà de la chair
nos idéaux s’entremêlent
nous habitons un absolu au bord de l’abîme
d’où nous sommes saisis du vertige
de nos vaines vérités
je cherche mes mots
dans le plein jour de ma noirceur
dans mon cœur trop grand pour moi
dans le trop-plein de mon espoir
dans les aurores boréales de mes jours fugitifs
j’ai longtemps été allergique à la noirceur de l’autre
jusqu’à ce que je l’apprivoise
jusqu’à ce que je comprenne
que la noirceur de l’autre
était mienne
qu’est-ce que l’éternité pour nous?
un long présent qui s’étire de la naissance à la mort
une suite ininterrompue de lunes et de soleils
qui éclairent tant bien que mal
le chemin qui sépare le berceau de la tombe?

j’inspire une bouffée de ton essence
j’habite le présent de toute ma conscience
et pourtant la vie persiste à s’en échapper
à céder sa place aux futilités matérielles
qui dictent nos codes immoraux

je porte le regard au loin
le ciel me dit tes yeux
et la pluie
les averses sur tes joues
je me réconcilie avec le monde une fois de plus
j’arrache la feuille
je dépose le stylo
je regarde ton visage
je jurerais y avoir ton âme un bref instant

j’inspire
je recommence à écrire
je repars à la recherche du moi
à la recherche du toi

je repars à la recherche du nous

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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Avec le temps (Léo Ferré)

Avec le temps
Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
On oublie le visage et l´on oublie la voix
Le cœur, quand ça bat plus, c´est pas la peine d´aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c´est très bien

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
L´autre qu´on adorait, qu´on cherchait sous la pluie
L´autre qu´on devinait au détour d´un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D´un serment maquillé qui s´en va faire sa nuit
Avec le temps tout s´évanouit

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
Même les plus chouettes souv´nirs ça t´as une de ces gueules
A la gal´rie j´farfouille dans les rayons d´la mort
Le samedi soir quand la tendresse s´en va toute seule

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
L´autre à qui l´on croyait pour un rhume, pour un rien
L´autre à qui l´on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l´on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l´on s´traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
On oublie les passions et l´on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
Et l´on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l´on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l´on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l´on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment… avec le temps… on n´aime plus

Léo Ferré

Le Flambeau vivant (Charles Beaudelaire)

Charles Beaudelaire

Le Flambeau vivant
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!

Charles Beaudelaire (Les Fleurs du mal)

Lavoie à suivre (deuxième de deux parties) : En pleine gueule de Catherine H. Lavoie

Mea culpa
Je sais. Je manque de constance, de régularité. C’est mauvais pour le lectorat. C’est important de créer des habitudes. C’est ce qui fait que l’on bâtit sur des acquis, que l’on tisse des liens. C’est ce qui amène de l’eau au moulin. Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa.

Mais life is what happens to you while you’re busy making other plans (la vie, c’est ce qui vous arrive pendant que vous faites des projets), disait John Lennon. En mai, mon projet de recueil a déboulé. J’ai envoyé mon manuscrit aux Éditions de l’étoile de mer. Coup de fil de Réjean Roy 48 heures après. Un week-end de travail intense pour modifier deux ou trois petites choses. Mais les choses ne sont jamais petites. Et même les petites exigent du temps. Trois semaines plus tard, je tenais mon recueil entre les mains. Un éditeur exceptionnel et un homme d’exception. Une équipe formidable. Une histoire à écrire debout. La preuve qu’il y a encore des gens biens, que les éditeurs ne sont pas tous des « crosseurs » et que l’existence du Cheez Whiz ne signifie pas pour autant que l’être humain est fondamentalement mauvais.

On s’en reparle bientôt.

Lavoie à suivre (deuxième partie)
L’un de mes récents billets – c’était en avril – portait sur Josianne Lavoie. Une fille sympa. Brillante. Charismatique. Talentueuse. Je l’ai rencontrée à SoloVox webtélé en compagnie de sa cousine et souvent complice de scène, Catherine H. « du même nom », comme dirait Éric Roger. Cette dernière est peut-être plus low profile que sa cousine, mais aussi talentueuse. Je m’étais juré de lui consacrer un billet. Voici donc, tiré de son blogue Carnet de ratures, En pleine gueule (version longue).

Surtout, prenez-en plein la gueule. Vous en redemanderez. Promis.

En pleine gueule

En pleine gueule (version longue)

Je t’attrape en pleine gueule. Une révélation. L’inconnu qui se révèle, dans de longues ondes de choc. Une secousse exquise où nos douleurs s’entrechoquent. Notre collision sismique laissera des fêlures dans mon âme, qui s’étireront. S’ouvriront à l’infini. Elles deviendront un millier de fenêtres pour te laisser entrer.

Et dans ma tête, ça résonne. Longtemps. C’est l’absolu qui se fracasse aux pieds d’un réel qui éclate en fragments aux couleurs chamarrées. Tu les métamorphoses en éclats de cris qui s’échappent de mes lèvres et s’en vont rebondir sur les parois rugueuses de nos silences.

Ça fait des bleus sur mes murs. On en fera des fleurs certaines nuits, quand nos yeux n’en finiront plus de ne pas se fermer. Quand nos pupilles fatiguées se mettront à genoux pour un peu de beauté. Quand le sommeil, encore, nous désertera. Quand nos paupières refuseront de déposer les armes, mais que nos regards ne se supporteront plus. Il faudra bien les poser sur ces fleurs, les poser hors de nous.

(Et puis, on ne les verra plus, puisque la nuit nous aura avalés.)

On laissera nos âmes se caresser longuement, jusqu’à faire des étincelles dont on fera des étoiles, pour les fois où la noirceur ne saura pas nous apaiser. Des étoiles fugitives qui, l’espace d’un instant, éclaireront nos corps. Le temps d’une lueur. Furtive. Elles déposeront une poésie faite d’ombres et de clarté sur nos visages. Nos secondes seront faites d’ondes cycliques de noirceurs et de beautés. De leurs fracas et nos quasi-silences, naîtra le sublime.

(Et puis, ça ne suffira plus et nous capitulerons.)

Alors, nos corps s’entrelaceront dans un désordre de désirs et de chairs mêlées. Lorsque nos soifs se feront trop grandes, tu boiras sur ma peau de grandes fleurs de sel alors que, sur ton corps, je cueillerai du bout de la langue de fines perles qui scintilleront dans la pénombre de la chambre.

Tu hurleras ta poésie dans mon corps pour étouffer le silence écartelé et je retiendrai mon cri qui te suppliera de rester jusqu’à ce que les fleurs, les étoiles et tes mots se soient éteints sur mes seins. Puis, nous nous tairons pour mordre au cou de la nuit, pour la retenir un peu plus longtemps, entre nos dents, jusqu’à ce que le silence triomphe. Mon cri sera inerte et tu le liras sur mes lèvres : «Reste». Tes yeux me lanceront, comme un avertissement : «Une seconde. Puis, ce sera l’aube». Je danserai entre les sirènes, je les laisserai m’assourdir pour ne pas l’entendre.

Nous creuserons la noirceur dans l’aurore, jusqu’à ce que lentement, notre souffle nous revienne. On se regardera, étonnés d’être enroulés dans la lumière.

© Catherine H. Lavoie, 2013. Tous droits réservés.

Voici de quelle façon Catherine H. Lavoie se décrit elle-même sur son blogue :

La poète, écrivaine, slameuse et photographe Catherine H. Lavoie en action.

La poète et photographe Catherine H. Lavoie sur scène.

Je suis une maman de trois enfants, étudiante en gestion des ressources humaines, passionnée d’écriture et de photographie depuis de nombreuses années. J’écris de la poésie depuis la fin de mon adolescence et je m’intéresse à la photographie depuis plus de dix ans, quoi que mon talent en la matière soit encore à l’état embryonnaire. Au plaisir de partager avec vous ma vision de la vie, peinte à l’encre de ma plume où avec la lumière captée par ma caméra! Vous pouvez également suivre la page La Voix Lavoie sur Facebook, afin de participer vous aussi aux défis créatifs que nous nous imposons.

Cette page facebook réunit les activités créatives poétiques, slammesques et autres délis littéraires des cousines Lavoie, page qui réunit ce blogue et http://lavoixetlesmots.wordpress.com/.