Écrire (Ourse Lune)

Écrire

 

Écrire
Pour se toucher soi-même
Se prouver que l’on existe encore
Derrière toutes les plaies et les cicatrices
Que les autres ne peuvent savoir
Écrire
Pour entrouvrir la fenêtre du monde
Vers soi
Prendre le risque
De se dévoiler un mot à la fois
Pour être entendue
Pour être reconnue
Pour être reçue
Par l’autre qui sait
Tenir notre cœur dans sa main

— Ourse Lune, novembre 2014.

La dernière seconde (Robert Hamel)

La dernière seconde

la mort est partout
la mort a mille visages
il y a la mort sage et la mort sauvage
il y a la mort lumière et la mort ténèbres
il y a la mort paisible du centenaire
qui fait d’une dernière nuit un sommeil sans fin
il y a la mort horreur du téléjournal
la mort sordide du crime gratuit et crapuleux
la mort de l’innocence
confrontée aux démons du monde
il y a la mort cauchemar
la mort de l’enfant chéri arraché à sa vie
alors qu’il n’était qu’un embryon de rêve
il y a la mort agonie du parent aimant
la mort qui anéantit dans un silence traître et sourd

il y a la mort sacrifice
la mort absurde drapée des oriflammes de la nation
la mort offrande à la liberté que claironnent les hommes d’État
la mort dans tous ses états
qui fauche de jeunes hommes dans la fleur de l’âge
gonflés de testostérone et obéissant à un commandement aveugle
il y a la mort misère
la mort douleur
la mort insidieuse et terrible
qui envahit lentement vos cellules
celle qui vous emporte
alors que vous étiez rempli d’avenir
laissant vos rêves en plan et vos proches
sans paroles
sans voix
sans explication
sans raison
il y a la mort tabou
la mort tornade
la mort détresse
qui détruit le corps
dans l’espoir de libérer l’âme de sa souffrance

il y a d’autres morts
des morts qui ne vous tuent pas
dans un horizon prévisible
il y a des morts qui vous tuent sans cesse
à chaque seconde
à chacun de vos pas
à chacun de vos soupirs
à chacun de vos jours
il y a des morts
qui minent le présent
avortent l’avenir
et se rient du passé
faisant de lui un long songe éveillé
une interminable absence à soi
un vaste champ
jonché de regrets
de nostalgie
et de mélancolie

il y a la mort des emmerdeurs
la mort des assassins-pilleurs d’instants
qui empoisonnent le quotidien
qui vident le sablier de votre temps
du sable de vos jours
la mort des sondeurs et des télémarketeurs
la mort qui entre chez vous par le téléphone
et se compte en minutes volées
à l’éternité éphémère de votre vie
la mort qui parle du superflu et de l’inutile
comme s’ils étaient l’indispensable et le nécessaire
la mort absurde du matérialisme élevé au rang de culte
la mort que l’on vit du lundi au vendredi
quarante heures semaine
le génocide du talent et du génie humains
sacrifiés sur l’autel du mercantilisme exacerbé
et du sacro-saint PIB

il y a la mort à temps plein
la mort de façade
celle qui une fois sur votre cas
ne vous lâche plus d’une semelle
la mort qui hante les centres commerciaux
les grandes surfaces
et les mégacentres
la mort en solde
la mort à escompte
la mort à crédit
qui vous sodomise
jusqu’à ce que vous n’arriviez plus à la rembourser
jusqu’à ce que vous soyez enculé à la faillite

mais il y a pire encore
il y a la mort que l’on se donne par mégarde
celle que l’on s’inflige faute d’avoir vécu ou de vivre
par incapacité d’amour pour soi
la mort harakiri
la mort autodestruction
la mort que l’on retourne vers soi comme un châtiment
la mort folle que l’on se donne tout le temps que dure la vie
la mort gaspillage
la mort des rêves sous anesthésie locale
la mort des espoirs en liberté conditionnelle
la mort de la vie prise en otages
la mort des espoirs dévorés par les nécessités matérielles
et la grande duperie du monde

il y a la mort du temps qui vous file entre les doigts
la mort des années qui vous font faux bond
la mort des jours qui s’empilent en regrets désordonnés
la mort des images qui défilent sous vos yeux
tandis que vous êtes aux premières loges
du grand spectacle de l’absurde
la mort qui occupe votre temps
comme jadis les nazis occupaient Paris
la mort qui vous fait oublier de monter sur scène
de jouer votre rôle
de dire vos répliques
d’entendre vos applaudissements
de toucher votre cachet
de recevoir votre prix
la mort du grand théâtre du dérisoire
et du ridicule de l’humanité

il y a la mort des culpabilités irrationnelles
des obligations que l’on s’impose sans raison valable
des devoirs à sens unique
la mort que l’on subit parce qu’on ne sait dire non
il y a la mort des promesses brisées
des paroles prononcées sans y croire
la mort des amours mort-nées
la mort quotidienne des petites et grandes lâchetés

il y a la mort emballée sous vide
la mort qui est une vie par procuration
la mort compensation
la mort sabotage
la mort dépendance
la mort sex and drugs and rock n’ roll
la mort qui est une porte ouverte
sur la fuite
le déni
et l’autodestruction
la mort qui se dissimule derrière les amours chiennes
la malbouffe
les obsessions en tous genres
l’adrénaline
et parfois même les endorphines

il y a la mort sûre
et la mort fine
il y a la morsure
de la morphine
il y a la mort suicide

au           ra           –             len        –              ti

au

su-

per

ra-

len-

ti

il y a la mort mal de vivre étouffé
la mort à laquelle on s’attache
et à laquelle on échappe
qu’au prix de douloureux apprentissages
il y a la mort que l’on se donne
en refusant de mettre en scène nos aspirations
la mort du feu de la vie que l’on éteint en nous
par manque de courage
par insouciance
par inconscience
ou par ignorance

la mort est partout
et la mort est partout à la fois
la mort possède le don d’ubiquité

mais
si la mort est partout
la vie l’est aussi
inutile de sombrer au fond d’une bouteille de torpeur
d’engourdir ses sens et ses émotions de stupeur
de s’enliser dans les sables mouvants de l’apathie
de river notre destin à la vacuité de nos écrans cathodiques
la vie est une grande fête
un gala incandescent
un bal lumière
auquel nous sommes tous conviés
un festin digne des dieux
un buffet all-you-can-eat pour l’âme
qui se mange en savourant chaque bouchée

la vie est création de magnifique
amplification de l’état de grâce
merveilleux tenu à bout de bras
la vie est le chant de tous les fabuleux
la mère de tous les possibles
la gloire en devenir de tous les demains
de l’humanité chantant en chœur
la vie est une toile vierge
que l’on peut colorer des teintes
de nos rêves les plus fous
de nos envies les plus saugrenues
de nos folies les plus légitimes

la vie est le fil d’ariane ténu
de la somme de tout
ce que nous sommes et voulons être
elle n’a pas à être prépensée
prédigérée
préfrabriquée
prépayée
la vie est un road trip
un nowhere qui mène à soi
elle n’a de durée que celle du voyage
et n’a de but que le voyage
elle est la plus puissante des drogues
la plus pure des inventions
mais c’est à vous
d’inventer votre vie
de la dompter
de la faire vôtre
de la peindre à votre image
de la mettre à votre main
de la porter à votre doigt comme un jonc sacré
c’est à vous de la célébrer au quotidien
mais ne perdez pas un seul instant
car cette offre n’est valable que pour un temps limité
et elle se terminera à l’expiration de votre dernier souffle

d’ici là
d’ici à ce que vous puissiez entrevoir
la beauté de la mort vraie
la beauté éclatante et aveuglante de la mort vraie
car la mort vraie est toute beauté et toute volupté
mais elle est aussi un droit sacré que l’on s’approprie
vivez chaque seconde comme si c’était la dernière
parce qu’un jour
vous vivrez
votre
dernière
seconde

— Robert Hamel, La dernière seconde, Les souvenirs ventriloques, © juin 2013, Les Éditions de l’étoile de mer.

Métâmorphose (Robert Hamel)

Métâmorphose
vous pénétrez dans le temple des mille et un mondes
à la recherche d’objets de recueillement
vous en choisissez un
ou deux
ou plus
vous les échangez contre l’empreinte immatérielle
d’un rectangle de plastique plat
qui transmet la valeur de votre vie
divisée par un nombre X d’heures d’esclavage rémunéré

le temps file
la vie vous dépasse
les jours défilent
les nuits s’y entrelacent
l’insouciance se prélasse
dans des jours las
vous écoutez les objets de recueillement
d’une oreille absente
noyée dans l’absinthe
de l’humanité grise et folle
vous êtes occupé à esquisser
le contour d’un idéal flou et fugitif
vous êtes absorbé à apprivoiser
les illusions d’une vie préprogrammée

les écoutes se succèdent
le sable du temps glisse entre vos doigts
la peau du calendrier se ride
les soleils et les lunes fusionnent
se fissionnent
et tombent dans l’oubli
du passé décomposé
vous êtes une métâmorphose
infinie et constante
le passager aveugle
sourd et muet du tridimensionnel
l’un des innombrables prisonniers
du monstre à deux têtes
de la surconsommation à tout crin
de la cybermasturbation
de la schizophrénie virtuelle
du prêt-à-penser et du prêt-à-ressentir
de l’ici et maintenant
effrené
à tout prix
et à tout prendre

vous rêvez d’ailleurs et d’autrement

soudain
quelque chose se produit
l’un des objets n’est plus le même
en lui
un événement survient qui vous fait autre
l’objet se transforme
et vous déforme
il laisse transparaître un attribut
passé jusque là inaperçu
votre essence s’enflamme
votre conscience s’embrase
c’est l’instant zéro de la découverte
la porte du mystère s’entrouvre
l’espace d’une fraction d’éternité
l’univers vous happe tout entier
le temps d’un micron de vie
dans l’air
un trait invisible
sépare à jamais l’avant de l’après
vous voilà parfaitement et complètement autre
et vous le serez
jusqu’à ce que vous ne soyez plus

si vous pouviez
à ce moment précis de votre histoire
voir votre âme
contempler votre âme contentée et bienheureuse
elle vous semblerait étrangère
vous peineriez à la reconnaître
elle vous apparaîtrait
à la fois lumineuse et translucide
l’objet de recueillement a transpercé votre chair
pour y laisser sa trace fugace
et pourtant
indélébile

un doux inconfort naît en vous
et vous submerge de l’intérieur
il vous prend au ventre
votre âme vous embrasse
le vertige vous fait euphorie
sa beauté est insoutenable
comme la nudité nubile
d’une nymphe nébuleuse
comme la grâce d’ébène
d’une princesse nubienne
gravée sur une fresque
de sable et de sang
son tranchant lacère votre âme une fois de plus
la grâce vous frappe en plein cœur
vous foudroie en votre esprit
votre visage s’orne d’un sourire béat
vous voilà onde cosmique
vous voilà flux universel

le soudain vous emplit
du grand maintenant de la vie
du grand tout du monde
qui vous aspire
dans sa beauté sauvage
dans son mystère de lumière et de ténèbres enlacées
l’éternité se lit dans vos yeux
vous habitez au carrefour de l’éphémère et du divin

vous êtes le premier jour
du nouveau monde en vous
la première seconde d’une nouvelle éternité
qui se pare d’un voile de lumière
et s’éteint à peine née
la beauté de toute chose vous est révélée
dans le cri primal d’une guitare électrique
dans le souffle ailé d’un synthétiseur
dans une parole vêtue de vérité
comme une pluie de soleils
sur une terre inondée de rêves échevelés
rare moment de bonheur
dérobé au ciel délavé
des jours monochromes

un passage se creuse
entre votre vie
et la beauté aveuglante
et sans visage de la mort
dans ce soudain de la vie
les dieux posent leur regard sur vous
vous marquent du fer rouge de leur œil
et vous transmettent le feu de la vérité
vous êtes un condensé d’émotions en mouvement
l’immense miroir de l’objet de recueillement
au fond du temps de votre temps
la lumière est si vive
que vous en perdez les sens
vous cherchez le sens de la vie
qui vibre dans les vapeurs de votre essence

vertige
chute
retour sur terre
et retour sur taire
les mots muets à dire
la beauté sans faille
d’un paradis imprenable
inatteignable
et pourtant
mille fois entrevu

un silence de plomb
sort de l’ombre et rugit
l’éternité figée
vous contemple d’un œil mutin
la musique s’arrête
le rêve s’estompe
vous reprenez vos sens
ils sont à vous de plein gré
et de plein droit

votre âme rit à gorge déployée
à la vue
de votre humanité
vulnérable
émue
et nue
— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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La Nuit de la poésie du 3 août 2013 (3 de 3)

Martin «Martimots» Rivest

La poésie est un chat de ruelle. Elle aime l’heure où le possible rêve, la rumeur de la rue et le murmure des nuits blanches. Elle aime aussi les effluves du plaisir, l’impromptu et l’imprévu. La nuit du 3 août s’est esquissée au fil du temps, elle s’est tracée au gré des gens. Certains se sont désistés, d’autres ont débarqué à la onzième heure. La poésie ne se fige pas dans l’espace. Elle ne se berce pas au rythme de l’horloge. En plein cœur de la nuit, Martin « Martimots » Rivest a rendu un émouvant hommage à la mère, mettant ainsi un point final à cet événement. Puis, la transmission s’est terminée par le magnifique Speak White de Michèle Lalonde, ce cri du cœur de la langue-mère.

Cinquième heure : Extraits cinématographiques de la Nuit de la poésie du 27 mars 1970, Yvon Jean, Vincent Collard, Véronique Cyr, Frédérique Marleau, François-Pierrôt Black, Céline Bruyère, Nathalie Turgeon, Pierre-Gabriel Nepveu, Alain Trempe, Louis et Éric Roger,

Sixième heure : Tommy Gaudet, Simon-Pierre Bilodeau, la Stèle, Martin « Martimots » Rivest, Vincent Collard, Sylvie Caissie, Alain Trempe et J. P. Mortier.

Segment final : J. P. Mortier, extraits cinématographiques des nuits de la poésie (Claude Gauvreau, Michèle Lalonde, Gilbert Langevin, Gaston Miron, Gérald Godin, etc.), Martin « Martimots » Rivest et Michèle Lalonde.