L’escouade de l’immortalité (partie 2 : confirmé) (Robert Hamel)

L’escouade de l’immortalité

Partie 2 : confirmé

c’est un poète
un poète confirmé
un poète réputé
c’est un poète respecté de ses pairs
un poète qui se perd
c’est un poète adulé
un poète acidulé

il écrit les amours carnivores
et les amants cannibales
les désespoirs lucides et translucides
les silences lacérés
les passions avortées
les vérités voraces et vénimeuses
les souvenirs ventriloques
le vent des mémoires violées
les cauchemars éveillés
les visages balafrés du couteau de la vie
les espoirs en stand-by
les vies mortes
et les morts vivantes

il enfante les mots des rocks stars
des chantres de l’amour formaté fm
et de l’anticonformisme bécébégé
sa plume est une bombe à neurones
ses mots des ogives
son verbe un lance-flamme
son art du napalm

le poète confirmé carbure à l’absolu
il connaît les mots globules et les mots globines
chaque fois qu’il écrit
il écrit le respect qu’il commande
chaque fois qu’il parle
la foule entend l’admiration qu’elle lui voue
chaque fois qu’il se tait
l’écho propage sa prose
ses strophes vous apostrophent
vous appellent
vous interpellent
et vous anéantissent
de leur puissance contenue et maîtrisée

c’est un poète confirmé
un poète maudit
un poète taudis
un poète qui a tout dit
un poète toxique
un terroriste du verbe
un Che Guevara des mots

on ne sait s’il entretient l’image du poète alcoolo
ou si l’image lui appartient
on l’imagine poète monstre
poète tsunami
poète insomniaque vivant sa rage d’écrire
dans l’œil de la nuit indigo
un stylo d’une main
une bouteille de rouge de l’autre
sur la table un cendrier rempli
des botchs de son angoisse

on l’imagine homme à femme et bête de sexe
son phallus insatiable crachant se semence de vie
au rythme infernal de sa poésie
à la fois sacrée et maudite
on l’imagine dans une chambre crade et minuscule
décorée des murs jaunis de la pauvreté
où il écrit en trombe
pour ne pas que le temps le trompe
où il écrit à tue-tête
pour ne pas que le temps le tue
il est membre de l’escouade de l’immoralité
et il rêve à l’escouade de l’immortalité

on l’image aux bras de femmes pulpeuses
à la bouche de gouffre
aux seins de vertige
et à la vulve d’abysse
on l’imagine et on a tout faux
on l’imagine et on a tout vrai
le poète confirmé est tatoué de ses émotions
il hurle sa douleur à la lune funambule et nue
il engourdit le mal-être qui accompagne son statut
à grands cris d’amour dans la nuit vierge et glaciale
telles sont les exigences du mythe

c’est un poète confirmé
un homme de lettres
un homme à prendre au contre-pied de la lettre
il a tous les torts et il a raison
il habite la campagne et la ville l’habite
il habite la campagne
et le désir habite sa bite
son membre est membre de l’escouade de l’immoralité
et rêve à l’escouade de l’immortalité

c’est un poète à la tête pleine et au ventre creux
il sait que nul n’est poète en son pays
il sait que si on l’affame
c’est pour mieux lui enlever les mots de la bouche
la poésie est une maîtresse exigeante
la poésie est immatérielle
la poésie est hypocalorique
elle gave l’esprit
le cœur et l’âme
mais ne nourrit pas la chair
le poète confirmé est à la diète
mais il a l’âme gourmande
il dévore la vie avant qu’elle ne le dévore

— Robert Hamel, L’escouade de l’immortalité, partie 2 : confirmé, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, © juin 2013.

La recherche du nous (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

La recherche du nous
toi
toi tu es mon autre
l’autre choisi
on a toujours besoin d’un plus autre que soi
ne serait-ce que pour y habiter son regard
et y prendre vie
rares sont ceux qui savent se dire
sans que personne n’écoute
souvent
souvent
il faut tendre l’œil
ou jeter une oreille
pour que la parole résonne
autrement
elle ne sait voyager jusqu’au cœur

les mots s’embrasent
dès qu’ils procèdent du miracle de la création
ils sont sur le point d’être
ils sont
ils ne sont plus
comment et pourquoi cesse-t-on d’être?
quel est ce souffle
qui s’épuise à vivre une fraction de siècle?
qui s’acharne à laisser une trace
un sillon
sur le sable?
pourquoi les pierres nous survivent-elles?
serait-ce parce qu’elles témoignent de l’éternité
dans le silence immobile
des millénaires auquel elles président?
la matière possède-t-elle le monopole de l’éternité?
l’a-t-elle brevetée?
n’aurions-nous que la parole à lui opposer?
que la poésie pour nous consoler?
comment nous
poussières d’éphémère
passés à fleur de jours
pourrions-nous appréhender l’éternel
autrement que dans la vie diluée
de nos jours friables?
comment se fait-il
que nous
porteurs d’éternité
soyons mortels?

tu es le sourire de Dieu
tu es le rire et les larmes de Dieu
je n’ai de Dieu que pour toi
je porte mes mains sur tes anges
tu es le chant des âges parvenu jusqu’à moi
parvenu à l’émoi
tu es le miracle de la création
semblable à quelques milliards d’exemplaires
et pourtant unique
il n’y aura plus jamais d’autre toi
après toi
le monde sera condamné à te réinventer sans succès
après toi
la vie n’aura jamais plus tes traits
la couleur de ta voix
le goût de ta peau
le parfum de tes rêves
après toi
la vie n’aura jamais plus ton audace
et ta volonté rebelles
après toi
les matins du monde
ne baigneront jamais plus dans la même lumière d’or
après toi
le soleil volera en mille éclats de regret

t’ai-je dit le ciel dans tes yeux
et le vent dans ton souffle?
pourquoi l’éternité nous est-elle inaccessible?
où se trouve le passage
la clé
qui
de l’éphémère
permet de s’y rendre
et de l’habiter?

nos cœurs sont flétris de désillusion
des imposteurs ont foulé nos peaux assoiffées d’amour
ont envahi nos pores d’attache
de toute mon âme
je te tends mes demains
nous sommes amants au-delà de la chair
nos idéaux s’entremêlent
nous habitons un absolu au bord de l’abîme
d’où nous sommes saisis du vertige
de nos vaines vérités
je cherche mes mots
dans le plein jour de ma noirceur
dans mon cœur trop grand pour moi
dans le trop-plein de mon espoir
dans les aurores boréales de mes jours fugitifs
j’ai longtemps été allergique à la noirceur de l’autre
jusqu’à ce que je l’apprivoise
jusqu’à ce que je comprenne
que la noirceur de l’autre
était mienne
qu’est-ce que l’éternité pour nous?
un long présent qui s’étire de la naissance à la mort
une suite ininterrompue de lunes et de soleils
qui éclairent tant bien que mal
le chemin qui sépare le berceau de la tombe?

j’inspire une bouffée de ton essence
j’habite le présent de toute ma conscience
et pourtant la vie persiste à s’en échapper
à céder sa place aux futilités matérielles
qui dictent nos codes immoraux

je porte le regard au loin
le ciel me dit tes yeux
et la pluie
les averses sur tes joues
je me réconcilie avec le monde une fois de plus
j’arrache la feuille
je dépose le stylo
je regarde ton visage
je jurerais y avoir ton âme un bref instant

j’inspire
je recommence à écrire
je repars à la recherche du moi
à la recherche du toi

je repars à la recherche du nous

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

Laisser un commentaire :