La nuit de la poésie du 3 août 2013 (2 de 3)

Cortezia

La poésie est liberté à l’état pur. La poésie est la parole libérée de ses chaînes, de toutes ses chaînes : linguistiques, politiques, sociales, économiques. La poésie assume ses parts de lumière et d’ombre : sous des airs de jeune fille sage, elle porte des dessous de latex et manie le fouet avec doigté. Docile adjointe administrative le jour, elle s’affranchit des conventions et va au bout d’elle-même la nuit.

Notre série de billets sur la Nuit de la poésie du 3 août 2013 se poursuit aujourd’hui avec la diffusion des vidéos des heures 3 et 4 de ce marathon artistique. Au début de la troisième heure, Louis Royer, qui a eu le privilège de participer à la nuit de la poésie du 27 mars 1970, une initiative de Gaston Miron et Claude Haeffely, se remémore l’événement en compagnie de l’animateur et poète Éric Roger.

Troisième heure : Cortezia (Louis Royer et Jessica Charland), Valérie Côté, la Clocharde, la Stèle et un extrait vidéo (l’incandescent Speak White de Michèle Lalonde).

Quatrième heure : Neil O’Connor accompagné de Vendu séparément, Nathalie Turgeon, Pierre-Gabriel Nepveu, Frédérique Marleau, Valérie Côté, Calie, Sylvie Caissie, Chantal Violaine Bergeron ainsi que des extraits vidéo de Denis Vanier, Michèle Lalonde, Gaston Miron et Claude Gauvreau.

Speak White

La poétesse Michèle Lalonde

Lors de La Nuit de la poésie, le 27 mars 1970, Michèle Lalonde lit son fameux poème Speak White, qui dénonce l’injure qui éclabousse alors les francophones lorsqu’ils « osent » parler leur langue en public. Ce texte a marqué une époque.

La version vidéo présentée ici (complètement sous le texte) affiche le texte à l’écran et allie la voix de Pierre Falardeau à une trame sonore heavy metal. Comme quoi la poésie, ça peut avoir du nerf!

Speak White

Speak white
il est si beau de vous entendre
parler de Paradise Lost
ou du profil gracieux et anonyme qui tremble dans les sonnets de Shakespeare

nous sommes un peuple inculte et bègue
mais ne sommes pas sourds au génie d’une langue
parlez avec l’accent de Milton et Byron et Shelley et Keats
speak white
et pardonnez-nous de n’avoir pour réponse
que les chants rauques de nos ancêtres
et le chagrin de Nelligan

speak white
parlez de choses et d’autres
parlez-nous de la Grande Charte
ou du monument à Lincoln
du charme gris de la Tamise
de l’eau rose du Potomac
parlez-nous de vos traditions
nous sommes un peuple peu brillant
mais fort capable d’apprécier
toute l’importance des crumpets
ou du Boston Tea Party

mais quand vous really speak white
quand vous get down to brass tacks

pour parler du gracious living
et parler du standard de vie
et de la Grande Société
un peu plus fort alors speak white
haussez vos voix de contremaîtres
nous sommes un peu durs d’oreille
nous vivons trop près des machines
et n’entendons que notre souffle au-dessus des outils

speak white and loud
qu’on vous entende
de Saint-Henri à Saint-Domingue
oui quelle admirable langue
pour embaucher
donner des ordres
fixer l’heure de la mort à l’ouvrage
et de la pause qui rafraîchit
et ravigote le dollar

speak white
tell us that God is a great big shot
and that we’re paid to trust him
speak white
parlez-nous production profits et pourcentages
speak white
c’est une langue riche
pour acheter
mais pour se vendre
mais pour se vendre à perte d’âme
mais pour se vendre

ah !
speak white
big deal
mais pour vous dire
l’éternité d’un jour de grève
pour raconter
une vie de peuple-concierge
mais pour rentrer chez nous le soir
à l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles
mais pour vous dire oui que le soleil se couche oui
chaque jour de nos vies à l’est de vos empires
rien ne vaut une langue à jurons
notre parlure pas très propre
tachée de cambouis et d’huile

speak white
soyez à l’aise dans vos mots
nous sommes un peuple rancunier
mais ne reprochons à personne
d’avoir le monopole
de la correction de langage

dans la langue douce de Shakespeare
avec l’accent de Longfellow
parlez un français pur et atrocement blanc
comme au Viêt-Nam au Congo
parlez un allemand impeccable
une étoile jaune entre les dents
parlez russe parlez rappel à l’ordre parlez répression
speak white
c’est une langue universelle
nous sommes nés pour la comprendre
avec ses mots lacrymogènes
avec ses mots matraques

speak white
tell us again about Freedom and Democracy
nous savons que liberté est un mot noir
comme la misère est nègre
et comme le sang se mêle à la poussière des rues d’Alger ou de Little Rock

speak white
de Westminster à Washington relayez-vous
speak white comme à Wall Street
white comme à Watts
be civilized
et comprenez notre parler de circonstance
quand vous nous demandez poliment
how do you do
et nous entendez vous répondre
we’re doing all right
we’re doing fine
we
are not alone

nous savons
que nous ne sommes pas seuls.