Et le soleil (Léopold Sédar Senghor)

Et le soleil

Et le soleil
Et le soleil boule de feu, déclive sur la mer vermeille.
Au bord de la brousse et de l’abîme, je m’égare dans le dédale du sentier.
Elle me suit, cette senteur haute altière qui irrite mes narines
Délicieusement. Elle me suit et tu me suis, mon double.

Le soleil plonge dans l’angoisse
Dans un foisonnement de lumière, dans un tressaillements de couleurs de cris de colères.
Une pirogue, fine comme une aiguille dans une mer immense étale
Un rameur et son double.
Saignent les grès du cap de Nase quand s’allume le phare des Mamelles
Au loin. Le chagrin tel me point à ta pensée.

Je pense à toi quand je marche je nage
Assis ou debout, je pense à toi le matin et le soir
La nuit quand je pleure, eh oui quand je ris
Quand je parle je me parle et quand je me tais
Dans mes joies et mes peines. Quand je pense et ne pense pas
Chère je pense à toi!

— Léopold Sédar Senghor

Femme noire (Léopold Sédar Senghor)

Femme noire

Femme noire
Femme nue, femme noire
vêtue de ta couleur qui est vie,
de ta forme qui est beauté.
J’ai grandi à ton ombre;
la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
je te découvre, Terre promise,
du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure,
fruit mûr à la chair ferme,
sombres extases du vin noir,
bouche qui fait lyrique ma bouche.
Savane aux horizons purs,
savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent d’Est.
Tamtam sculpté,
tamtam tendu
qui gronde sous les doigts du vainqueur.
Ta voix grave de contralto
est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme noire, femme obscure,
huile que ne ride nul souffle,
huile calme aux flancs de l’athlète,
aux flancs des princes du Mali.
Gazelle aux attaches célestes,
les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit,
les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire.
À l’ombre de ta chevelure,
s’éclaire mon angoisse
aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire,
je chante ta beauté qui passe,
forme que je fixe dans l’Éternel
avant que le destin jaloux ne te réduise
en cendres pour nourrir les racines de la vie.

– Léopold Sédar Senghor

Léopold Sédar SenghorLéopold Sédar Senghor, né le (9 octobre 1906 à Joal, au Sénégal, et mort le 20 décembre 2001 à Verson, en France, est un poète, écrivain, homme politique et premier président de la République du Sénégal (1960-1980). Premier Africain à siéger à l’Académie française, il a également été ministre en France avant l’indépendance de son pays.

Pour ses partisans, il est le symbole de la coopération entre la France et ses anciennes colonies. Pour ses détracteurs, il est celui du néo-colonialisme français en Afrique.

Essentiellement symboliste, sa poésie est fondée sur le chant de la parole incantatoire et construite sur l’espoir de créer une civilisation de l’universel, fédérant les traditions par-delà leurs différences. Par ailleurs, il approfondit le concept de négritude, notion introduite par Aimé Césaire qui la définit ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture*. »

* http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/aime-cesaire/negritude.asp

(Rédigé d’après un article de Wikipédia.)