(pour Marcel Aymar et Neil Young) (Patrice Desbiens)

(pour Marcel Aymard et Neil Young)
C’était un gars du nord.
On lui dit :
T’as pas de pays.
T’as pas de pays.

Et le gars du nord
Va voir sa femme et
Il lui dit :
J’ai pas de pays.
J’ai pas de pays.
T’as pas de pays.
On n’a pas de pays.
Qu’est-ce qu’y a pour souper?
Le steak es-tu cuit?
Y a pas de steak.
Juste des restants.
J’ai pas de pays.
Où sont les enfants?

Et le gars du nord
Va voir son boss et
Il lui dit :
J’ai pas de pays.
J’ai pas de pays.
J’ai pas de steak.
Et son boss lui dit :
Laisse faire ça.
Travaille mon tabarnak.
Envoye par là.
Envoye dans l’trou.
Christ de fou.
Comment va ta femme?

C’était un gars du nord.
On lui dit :
T’as pas de pays.
T’as pas de pays.
T’as pas de pays.

Et le gars du nord
Va voir sa femme et
Il lui dit :
Ma tabarnak.
Ma tabarnak.
Il lui donne une claque.
Elle s’écrase comme un sac.
Elle se replie comme une mappe.
Ma tabarnak.
Ma tabarnak.
Ma tabarnak.
Où est mon pays?
Où est mon pays?
Où est mon souper?
Ma tabarnak.
Ma tabarnak.
C’est toute de ta faute.

C’était un gars du nord.
On lui dit :
T’as pas de pays.
T’as pas de pays.
T’as pas une chance.
Envoye danse.
Envoye danse.
Danse.
Danse.
Danse.

— Patrice Desbiens

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auprès de ma blonde (Patrice Desbiens)

auprès de ma blonde
auprès de ma blonde,
ma blonde est folle,
je suis fou,
on s’entend bien.

de temps en temps
nos langues se nouent
l’une autour de l’autre,
comme deux iguanes qui
se battent pour la même
roche
comme deux alligators
qui se battent pour la même
viande
le même morceau de viande
le même petit morceau
d’amour que toul’monde
que la population

entière
de la terre
tourne et retourne dans sa
bouche depuis des siècles
et des siècles.
le morceau d’amour est
pas mal ratatiné,
on le voit presque plus,
mais on se sert au maximum
de ce qui reste,
on se le passe comme un onguent,
on se le passe sur les lèvres
et sur le trou d’cul,
on se le passe partout
et on ricane comme deux
enfants coupables dans
la nuit qui pleure à la
fenêtre.

auprès de ma blonde
les larmes dorment au pied
du lit comme des chats,
et on valse,
joue contre joue,
beigne contre beigne,
pays contre pays,
on se baigne,
on se saigne,
et l’amour est comme ça,
kétaine et terriblement
cassant.

auprès de ma blonde
ma blonde est folle et
moi aussi mais
j’aime mieux remplir
ma blonde que remplir
une formule du
conseil des arts.

— Patrice Desbiens

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(Pour Jean Marc et Brigitte) (Patrice Desbiens)

(Pour Jean Marc et Brigitte)
Je me réveille au son d’une pelle qui gratte la neige.
Je me réveille au son de cloches qui sonnent contre les fenêtres endormies.
Je me réveille au son des voitures qui se glissent dans le delta des rues.
Je me réveille au son des camions qui charrient le papier pour les poèmes que je n’ai pas encore écrits.
Je me réveille au son des souvenirs qui écrasent le silence.
Je me réveille au son de ma pensée.
Le gris du ciel et le gris du cerveau.
Le café m’attend.
Le téléphone m’attend.
Le miroir m’attend.
L’appartement m’attend.
L’amour m’attend.
La vie m’attend.
Je me réveille au son de Sudbury.
Je me réveille au son de ta voix qui vient du fond de mon amnésie.
Je me réveille au son de ma voix qui soupire ton nom dans l’oreiller sale de l’aube.
Je me réveille au creux de la distance, je me réveille à Sudbury, dans la lumière de ton absence.
Je me réveille au son d’une pelle qui gratte la neige et tout recommence.

— Patrice Desbiens

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Casse-tête (Patrice Desbiens)

Casse-tête
Toi à Paris
moi à Sudbury

Je t’imagine à Paris
belle et terriblement
canadienne et
énervée
avec
au fond de tes yeux glacés
l’Atlantique électrique
et le ciel bleu de la France
dans tes cheveux

Ici
le vent coupe comme une
scie circulaire et
c’est décembre et presque
Noël et
c’est pas un cadeau

Je t’imagine à Paris
belle et terriblement
cassante et
enivrée par
tout ce que tu touches par
tout ce qui te touche
avec
au creux de ton sourire
derrière
tes lèvres blessées d’amour
un petit cri de joie
qui ne veut pas sortir
qui ne veut pas mourir

Ici
je marche sous le soleil froid
et je t’imagine dans la chambre
à coucher de ma mémoire
Tu te peignes dans le miroir
tu te dépeins dans le miroir
Tu me parles en français
je te réponds en anglais
et je me demande soudainement
dans quel pays je suis rendu

Ici
je te nomme dans la nuit
je te vois dans les yeux
je te vois dans le corps
des autres
Ici
je t’imagine avec le vent de la France
sous ta robe
Ici
l’espoir a des oreilles de chien et
les oreilles se dressent au son
de ton nom

Toi à Paris
moi à Sudbury

Je te vois marchant les rues de
la ville lumière
avec ton teint de trop d’hivers
avec ton air de princesse en laisse
avec
au sud de ta bouche
des régions de guerre et
de paix

Je te vois dans un café
avec tes genoux de garde-malade
sous une table à chemise carreautée
et en sortant
tes fesses serrées dans tes jeans
de chez Liberty
détruisent des siècles de tradition
poétique française

et moi je suis ici
bandit brûlé de l’amour :
cet amour qui court dans moi
comme un feu de forêt :
cet amour qui me court
comme un char de police
le long d’une route de la
noirceur d’un tableau d’école
après quatre heures :
cet amour qui fait un trou
dans mon âme comme Inco
fait un trou dans la terre :
cet amour dur et doux
en même temps
comme une chanson de Woody Guthrie

et
tu dors dans ton lit à Paris
et
je dors dans mon lit à Sudbury
et
nous sommes ensemble
nous sommes un dans l’autre
comme
un
casse-tête

— Patrice Desbiens

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