Fidélité (Léopold Sédar Senghor)

Fidélité

Fidélité
Non, je n’ai point fêlé mon vase d’or.
Tes yeux font délirer toujours comme un vin de palme nouveau.
La terre n’a rien bu de mon amour.
Sur les roniers, sentinelles à l’aube,
Ramiers et tourterelles
Roucoulent l’appel aux libations quotidiennes.
Les jours ont avalé les nuits,
Les saisons sèches ont bu Niger et Gambie,
Des hordes de baisers farouches
Assiègent depuis longtemps ma puissante Tombouctou.
Mais ton parfum, qui reste frais, brise
Pour moi seul son flacon au lever.
Et dans l’ivresse, je sacrifie
Après l’ablution à la fontaine claire.

— Léopold Sédar Senghor

Je suis seul (Léopold Sédar Senghor)

Et le soleil

Je suis seul
Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
Avec les arbres recroquevillés de froid
Qui, coudes au corps, se serrent les uns tout contre les autres.

Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
Avec les gestes de désespoir pathétique des arbres
Que leurs feuilles ont quittés pour des îles d’élection.

Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit.
Je suis la solitude des poteaux télégraphiques
Le long des routes
Désertes.

– Léopold Sédar Senghor

Et le soleil (Léopold Sédar Senghor)

Et le soleil

Et le soleil
Et le soleil boule de feu, déclive sur la mer vermeille.
Au bord de la brousse et de l’abîme, je m’égare dans le dédale du sentier.
Elle me suit, cette senteur haute altière qui irrite mes narines
Délicieusement. Elle me suit et tu me suis, mon double.

Le soleil plonge dans l’angoisse
Dans un foisonnement de lumière, dans un tressaillements de couleurs de cris de colères.
Une pirogue, fine comme une aiguille dans une mer immense étale
Un rameur et son double.
Saignent les grès du cap de Nase quand s’allume le phare des Mamelles
Au loin. Le chagrin tel me point à ta pensée.

Je pense à toi quand je marche je nage
Assis ou debout, je pense à toi le matin et le soir
La nuit quand je pleure, eh oui quand je ris
Quand je parle je me parle et quand je me tais
Dans mes joies et mes peines. Quand je pense et ne pense pas
Chère je pense à toi!

— Léopold Sédar Senghor

Spleen (Léopold Sédar Senghor)

John Lee Hooker


Spleen
Je veux assoupir ton cafard, mon amour,
Et l’endormir,
Te murmurer ce vieil air de blues
Pour l’endormir.

C’est un blues mélancolique,
Un blues nostalgique,
Un blues indolent
Et lent.

Ce sont les regards des vierges couleur d’ailleurs,
L’indolence dolente des crépuscules.
C’est la savane pleurant au clair de lune,
Je dis le long solo d’une longue mélopée.

C’est un blues mélancolique,
Un blues nostalgique,
Un blues indolent
Et lent.

– Léopold Sédar Senghor

Départ (Léopold Sédar Senghor)

Départ - Léopold Senghor

Départ
Je suis parti
Par les chemins bordés de rosée
Où piaillait le soleil.

Je suis parti
Loin des jours croupissants
Et des carcans,
Vomissant des laideurs
À pleine gueule.

Je suis parti
Pour d’étranges voyages,
Léger et nu,
Sans bâton ni besace,
Sans but.

Je suis parti
Pour toujours
Sans pensée de retour.
Vendez tous mes troupeaux,
Mais pas les bergers avec.

Je suis parti
Vers des pays bleus,
Vers des pays larges,
Vers des pays de passions tourmentées de tornades,
Vers des pays gras et juteux.

Je suis parti pour toujours,
Sans pensée de retour.
Vendez tous mes bijoux.

– Léopold Sédar Senghor

Ode à une lionne qui s’est endormie (avec la complicité de Léopold Senghor)

Rosalie Nguidjel (1963-2013)

Femme noire
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Été et du Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la Vie.

– Léopold Sédar Senghor