Dis tout sans rien dire (Daniel Bélanger)

Dis tout sans rien dire

Dis tout sans rien dire
Si jamais on te demande
Où je suis passé
C’est facile, invente
Dis tout sans rien dire
Ou mens sans mentir

Ne dis pas surtout
Combien j’ai peur
De ces voix dans ma tête
Qui me racontent
Des histoires bizarres
Et très étranges
Je finis par les croire
Et elles me hantent
Du matin au soir
Dis tout sans rien dire
Ou mens sans mentir

Je fais un rêve
Chaque nuit le même
Et dans ce rêve
Tout est plus réel et plus terrestre
Où je me vois tout en contrôle
Aimer la vie, m’aimer aussi

Si jamais
Tu fais un vœux
Sous une étoile filante
Ferme les paupières
Pense à moi ton frère
Vois comme je suis pauvre
Face à toi, l’âme saine et sauve
Si je suis fou comme je le pense
Reste là à mes côtés
En silence, sans rien dire

– Daniel Bélanger

Le dernier poème d’amour (Patrice Desbiens)

Oldsmobile

Le dernier poème d’amour

1.
Je me rappelle des trains
Je me rappelle des trains qui se promenaient
de droite à gauche à droite dans les grandes
fenêtres de ton grand appartement sous le
petit ciel de Sudbury.

Deux ans si c’est pas plus et je n’oublie
pas le goût de ton cou le goût de ta peau
ton dos beau comme une pleine lune dans
mon lit.
Le goût de te voir et le coût de l’amour
et nos chairs hypothéquées jusqu’au dernier
sang.

Je me rappelle des trains qui ont déraillé
dans tes yeux
Le nettoyage a été long.

2.
Dans le restaurant on vieillit autour
d’un verre de vin.
Dehors le scénario est toujours le même :
une banque sur un coin une église sur l’autre.
L’amour nous évite comme quelqu’un qui
nous doit de l’argent.
Tu es en face de moi et
tu es en feu dans moi et
je te désire.
Ton manteau de fourrure ton sourire
ô animal de mes réveils soudains.

Ensoleillée mais froide
ta beauté s’étend comme des violons
sur la neige brûlée.
Tes yeux trempes
tes yeux trompent.

Le silence se couche entre nous.

3.
Cette photo de toi tu es quelque part
dans ce brouillard de couleur tu
pars dans ton char ton oldsmobile
mouillée et rouillée c’est évidement
l’automne ou peut-être même
le printemps c’est une mauvaise photo
du bon vieux temps
un polaroid trop près de la mémoire.

Tu te peignes dans le rétroviseur
je te colle sur mes paupières pour
te voir quand je dors
et soudainement tu es dehors avec
le soleil dans les flaques d’eau et
les jeux du jeune et tu
es aussi belle en souvenir que dans
la vraie vie et

nous sommes les seuls survivants
de la guerre
et ceci
est le dernier poème d’amour
sur la terre.

Patrice Desbiens, Le dernier poème d’amour
(Dans l’après-midi cardiaque, aussi inclus dans Sudbury, poèmes 1979-1985)

Article sur Patrice Desbiens (paru dans la version en ligne de L’aut’journal, no 198 — avril 2001)