Racine (Robert Hamel)

Racine

la cadence du silence
le soupir de la pierre
le poli de la lumière
la nudité du songe
l’essence du désir
l’espoir essaime les possibles

tes pas sur ma paupière
la prière de ton printemps
l’exode de tes dieux
le lexique de ton âme
le chant de ton sein
et ton sexe
qui sussure mon nom

phare des nuits
nénuphar des jours
jamais plus l’amour
sans mon cœur amarré
à ton quai de cristal
jamais plus le jour
sans tes lèvres marée haute
ton corps contrée claire
ton cœur symphonie d’abeilles

j’embrasse des yeux la moitié du monde
mais mon temple demeure ton empire
je prends racine en tes terres
quand je serai grand je serai un arbre

je t’aime donc je suis

Robert Hamel, © 2015, tous droits réservés pour tous pays.

Souffle dragonne (Ourse Lune)

Souffle dragonne
Souffle dragonne, souffle
Enfin tu te réveilles
Souffle sur mes montagnes déplacées de sable en sable
Marque la voie qu’elles ont creusée
Souffle et apaise les cicatrices de mes tempêtes
Apprivoisées à coups d’épée
Assèche mes torrents ensorcelés
Illumine les sentiers de mon long périple
Comme phares à la mer
Pour celles qui chercheront à se rendre ici
Adoucis le goût de la victoire chèrement payée
Que dans ma souvenance, il demeure à jamais sans amertume
Et langoureusement, soulage ma chair de son désert
Qu’elle soit oasis

Pas à pas
Je marche encore
Toujours j’avancerai
Derrière, le démon se meurt

Ouvre tes ailes dragonne
Sers ta reine
Je veux être le vent qui chatouille l’eau et la lumière
Je veux être l’astre du jour éclaté en une marée d’étincelles

Élève-moi au cœur de ma chair
Que je redevienne univers
Que ma conscience brille de tous ses possibles
Pose tes ailes sur mon regard et prends ton envol
Allez va, tout droit devant

— Ourse Lune, © août 2014

Le Flambeau vivant (Charles Beaudelaire)

Charles Beaudelaire

Le Flambeau vivant
Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumières,
Qu’un Ange très-savant a sans doute aimantés;
Ils marchent, ces divins frères qui sont mes frères,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamantés.

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau;
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave;
Tout mon être obéit à ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clarté mystique
Qu’ont les cierges brûlant en plein jour; le soleil
Rougit, mais n’éteint pas leur flamme fantastique;

Ils célèbrent la Mort, vous chantez le Réveil;
Vous marchez en chantant le réveil de mon âme,
Astres dont nul soleil ne peut flétrir la flamme!

Charles Beaudelaire (Les Fleurs du mal)

Accompagnement

Accompagnement

Accompagnement
Je marche à côté d’une joie
D’une joie qui n’est pas à moi
D’une joie à moi que je ne puis pas prendre

Je marche à côté de moi en joie
J’entends mon pas en joie qui marche à côté de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là
Et dire voilà c’est moi

Je me contente pour le moment de cette compagnie
Mais je machine en secret des échanges
Par toutes sortes d’opérations, des alchimies,
Par des transfusions de sang
Des déménagements d’atomes
Par des jeux d’équilibre

Afin qu’un jour, transposé,
Je sois porté par la danse de ces pas de joie
Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi
Avec la perte de mon pas perdu
S’étiolant à ma gauche
Sous les pieds d’un étranger
Qui prend une rue transversale.

Hector de Saint-Denys Garneau

© Édition originale : Regards et jeux dans l’espace, Montréal [s.é.], 1937. Tous droits réservés pour tous pays.

Pour tout savoir − ou presque − sur Hector de Saint-Denys Garneau, consultez le www.saintdenysgarneau.com.

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