Je suis seul (Léopold Sédar Senghor)

Et le soleil

Je suis seul
Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
Avec les arbres recroquevillés de froid
Qui, coudes au corps, se serrent les uns tout contre les autres.

Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit
Avec les gestes de désespoir pathétique des arbres
Que leurs feuilles ont quittés pour des îles d’élection.

Je suis seul dans la plaine
Et dans la nuit.
Je suis la solitude des poteaux télégraphiques
Le long des routes
Désertes.

– Léopold Sédar Senghor

B418 (Robert Hamel)

B418
ta dernière chambre
notre dernière nuit
toi dans un lit d’hôpital
moi assis carré sur une chaise droite
toi à l’agonie
moi à l’affût
enfilant les cafés pour ne pas dormir
guettant la grande faucheuse
sur le seuil de la porte

B418
Pavillon des soins palliatifs
de l’Hôpital général juif
matricule funèbre
espace du dernier souffle
je te répétais :
« je serai toujours là pour toi ma rose »
mais toujours c’était maintenant

B418
j’ai appris des mots terribles
des mots qui tuent
et qu’on ne peut empêcher de tuer

B418
je te murmurais à l’oreille :
go towards the light my love
go towards the light
leave your body behind
it’s too painful now
you don’t need it anymore
stop fighting now

you suffered way too much
you suffered way too long
go towards the light my love

B418
cancer ‘s a bitch
a goddamned fuckin’ bitch

B418
les mots muets
et l’amour qui se noie
toi à l’agonie
moi à l’affût
Hiroshima dans tes yeux
le Vietnam sous ta peau
et le grand mal qui tue
morphine à volonté
pour ma fiancée

B418
moi aussi
ce jour-là
j’aurais bien eu besoin
d’une petite shot
de morphine

– Robert Hamel, © 2013.

Avec le temps (Léo Ferré)

Avec le temps
Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
On oublie le visage et l´on oublie la voix
Le cœur, quand ça bat plus, c´est pas la peine d´aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c´est très bien

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
L´autre qu´on adorait, qu´on cherchait sous la pluie
L´autre qu´on devinait au détour d´un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D´un serment maquillé qui s´en va faire sa nuit
Avec le temps tout s´évanouit

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
Même les plus chouettes souv´nirs ça t´as une de ces gueules
A la gal´rie j´farfouille dans les rayons d´la mort
Le samedi soir quand la tendresse s´en va toute seule

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
L´autre à qui l´on croyait pour un rhume, pour un rien
L´autre à qui l´on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l´on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l´on s´traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
On oublie les passions et l´on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s´en va
Et l´on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l´on se sent glacé dans un lit de hasard
Et l´on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l´on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment… avec le temps… on n´aime plus

Léo Ferré

Dis tout sans rien dire (Daniel Bélanger)

Dis tout sans rien dire

Dis tout sans rien dire
Si jamais on te demande
Où je suis passé
C’est facile, invente
Dis tout sans rien dire
Ou mens sans mentir

Ne dis pas surtout
Combien j’ai peur
De ces voix dans ma tête
Qui me racontent
Des histoires bizarres
Et très étranges
Je finis par les croire
Et elles me hantent
Du matin au soir
Dis tout sans rien dire
Ou mens sans mentir

Je fais un rêve
Chaque nuit le même
Et dans ce rêve
Tout est plus réel et plus terrestre
Où je me vois tout en contrôle
Aimer la vie, m’aimer aussi

Si jamais
Tu fais un vœux
Sous une étoile filante
Ferme les paupières
Pense à moi ton frère
Vois comme je suis pauvre
Face à toi, l’âme saine et sauve
Si je suis fou comme je le pense
Reste là à mes côtés
En silence, sans rien dire

– Daniel Bélanger