Yvon Jean, personnalité poétique underground de Montréal 2013

Le poète Yvon Jean (crédit photo : Jean-Claude Collet)

L’année 2013 s’est avérée fertile dans le milieu de la poésie underground montréalaise, et le poète, animateur (de soirées de poésie, de webtélé et de radio communautaire) et vidéaste-photographe Yvon Jean a été sans contredit l’une de ses figures emblématiques. Après avoir sondé le pouls d’un certain nombre d’artisans de la scène, Lune funambule lui décerne donc le titre de Personnalité poétique underground de Montréal 2013. Yvon Jean trône ainsi au sommet d’une liste qui inclut Pascale CormierYvon d’Anjou, les responsables du site Internet Poème Sale (Charles Dionne et Fabrice Masson-Goulet), Marjolaine Robichaud et Éric Roger.

Tout d’abord, une confidence : lorsque je me suis entretenu avec Yvon Jean afin de préparer cet article, j’ai grandement sous-estimé la tâche à accomplir. Tout d’abord, je me suis rendu à l’entrevue sans mon magnétophone numérique, introuvable et demeuré au fond d’une boîte depuis mon déménagement de décembre 2012. Ensuite, je n’avais pas conscience de certaines choses : de un, il suffit d’une question à l’homme au chapeau noir pour réaliser une entrevue de près d’une heure et demie; de deux, la vie de ce poète montréalais est un véritable roman déjanté digne d’un Victor-Lévy Beaulieu sur l’acide; de trois, il m’aurait fallu prendre des notes plus vite que mon ombre pendant l’entrevue; et de quatre, il allait s’écouler quelques semaines avant que je ne puisse rédiger ce texte, ce qui me compliquerait sensiblement la tâche.

Mais qu’à cela ne tienne, voici mon billet : un tournant majeur s’amorce en novembre 2012 lorsque le grand Yvon met un terme à une relation étroite avec la dive bouteille pour investir le champ de la poésie underground montréalaise. Noires Poésies, son premier ouvrage publié aux Éditions Teichtner quelques années plus tôt, refait surface au printemps 2013 avant d’être rapidement suivi de Au pic pis à pelle, un recueil en joual qui paraît aux Éditions Première Chance. Du même souffle, Yvon Jean se lance dans une nouvelle aventure avec SoloVox webtélé aux côtés de son complice Éric Roger. Suivra bientôt toute une série d’émissions qui meubleront les samedis après-midis de douteux.tv, la télé des délaissés, et un retour à la radio communautaire, sur les ondes de Radio Centre-ville, en compagnie des comparses Marc Lavoie et Yvon d’Anjou. Et le grand Yvon Jean ne s’arrête pas là : il institue — le mot est faible — ensuite les Soirées micro-libre au Bistro de Paris. Véritable marathon poétique « jusqu’à plus poètes » comme le veut l’expression consacrée, l’événement remporte en très peu de temps l’adhésion d’un grand nombre de poètes et de férus de poésie. C’est la cerise sur le sundae pour le poète originaire de la Rive-Nord.

Sans compter qu’Yvon Jean est devenu en quelque sorte le vidéaste « officiel » de la poésie underground à Montréal. Accompagné de sa fidèle partenaire, Sonia Bergeron, il n’est pas une soirée de poésie digne de ce nom qui n’ait été capturée sur vidéo ou criblée de photos au rythme infernal de ce Kid Kodak de la rime. Comme il le dit lui-même, « je vous filme gratis, mais si vous voulez pas être filmé, c’est 25 $ ». Yvon Jean compte maintenant plus de 1 000 vidéos de poésie diverses sur les chaînes YouTube et Dailymotion. Un véritable travail d’archivage de la poésie underground montréalaise sur scène, à la webtélé et à la radio communautaire.

Depuis qu’il a pris ses distances avec l’alcool, Yvon Jean est en mission commandée. Doté d’une énergie hors du commun — il semble ne jamais dormir —, planifiant ses activités des semaines, voire des mois à l’avance, l’homme rêve d’une révolution poétique. Il affirme d’ailleurs que l’écriture est un art accessible qui permet de réaliser de grandes choses avec très peu de moyens et donc, de ce fait, révolutionnaire. Et il se dit prêt à entraîner à sa suite une armée de combattants de la libre-expression.

De poésie et de fureur
Yvon Jean
revient de loin. Issu d’une famille qu’il qualifie lui-même de « dysfonctionnelle », son père, Robert Jean, un marginal qui avait souffert de la violence paternelle et qui carburait à l’alcool, était, malgré son manque d’instruction, un poète dans l’âme et un conteur hors pair qui réinventait sa vie à grand renfort d’histoires toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. Jack of all trades et self-made-man, le père Jean était doté d’une force remarquable — à 12 ans, il venait à bout « d’hommes faites » lors de combats de boxe — et d’un pouvoir de persuasion peu commun. Capable de vendre de la neige à des esquimaux, il possédait un redoutable instinct de survie et était doté d’une intelligence innée des mécanismes. Sans autres études qu’une troisième année mais sans complexes, il pouvait réparer et assembler certaines machines sans connaître le nom des pièces.

Instable, il a pratiqué 56 métiers et trempé dans plusieurs histoires louches. Pour échapper à la violence de son père, Robert Jean avait quitté le domicile familial à 13 ans et était devenu bûcheron. Sa capacité de travail était impressionnante, mais un grave accident a mis fin prématurément à l’aventure. Seul dans le bois, un pied coupé, il croit sa fin arrivée, mais son cheval lui sauve la vie. Puis, il sillonne les routes et son existence ressemble un temps à un hybride road trip-film de gangsters qui aurait été coréalisé par Wim Wenders et Quentin Tarantino. Des années plus tard, il rencontre sa femme, une danseuse à go-go. Ce sera le coup de foudre. Les tourtereaux se marient et ont deux garçons. Mais bientôt, la violence et l’alcool entreront en scène. La vie de la famille Jean sera tout sauf un long fleuve tranquille.

Yvon Jean grandit lui aussi à coup de claques derrière la tête et de coups de pied au cul. Et quand il pleure, son père le traite de « fifi » et en remet. L’homme au chapeau noir aborde ses souvenirs d’enfance d’une façon anecdotique, mais semble se souvenir du moindre détail. Malgré un apparent détachement, on sent que les blessures ne sont pas toutes cicatrisées. Jeune, il est introverti, timide, timoré, voire effacé. C’est un solitaire qui passe de longues heures dans les bois, un loner, un EMO avant l’heure qui aimerait bien rendre la vie de sa mère moins difficile. À l’extérieur de la maison, le cycle infernal de la violence se reproduit : il est victime d’intimidation de la part d’un goon de la polyvalente.

Parvenu à l’adolescence, Nelligan et la poésie lui offrent une évasion et un exutoire aussi salutaires qu’indispensables. Il n’a que 16 ans lorsqu’il découvre à la fois la grâce et le malheur qui l’habitent : il consacre plus de 200 heures à l’écriture d’un premier poème lu devant un professeur de français incrédule. Estomaqué par la qualité du texte, l’enseignant soupçonne le jeune Yvon Jean de plagiat et demande aux élèves de se prononcer. Le poète en devenir en prend pour son rhume et récolte un maigre 60 %, une note inférieure à celle d’un autre élève ayant fait le récit d’une soucoupe volante qui atterrit dans un bol de soupe! Or, son talent, comme il le découvrira bien plus tard, lui vient d’une tante qui, comme lui, avait un penchant marqué pour l’inversion dans la syntaxe.

Décidément, on hérite tout de la famille : aussi, Yvon Jean quitte-t-il la maison familiale à l’âge de 18 ans. La petite vie rangée, très peu pour lui. Il rêve d’être poète. Il entreprend 1 001 projets : il s’adonne entre autres à la boxe, mais sa carrière sera de courte durée, car il refuse les avances de son entraîneur, un personnage influent du noble art montréalais de l’époque. Il s’astreint également à une rude discipline : il écrit un poème par jour pour sa blonde. Il estime avoir investi plus de 10 000 heures dans la pratique de son art.

Jeune adulte, Yvon Jean est confronté à ses démons intérieurs. Il habite un temps une chambre en ville et adopte l’uniforme des skinheads : vêtu de noir, tête rasée, il n’accepte aucun compromis, quitte à se nourrir uniquement de pommes de terre. Plus tard, il entrera au Garde-Manger, un OSBL, comme on entre en religion. Comme l’écriture, Yvon Jean aborde tout ce qui l’intéresse avec une ferveur quasi religieuse. Il reste 22 ans au Garde-Manger et ne compte pas ses heures. Il aurait d’ailleurs travaillé plus de 15 000 heures supplémentaires sans être payé. Qu’à cela ne tienne, l’homme est entier : il ne fait rien à moitié.

En marge de son travail, il se cultive en autodidacte et dévore les livres. Beaucoup de poètes, mais aussi des penseurs. Il nourrit son esprit comme d’autres nourrissent leur corps. Il se livre aussi à d’étranges pratiques, allant même jusqu’à passer six mois sans adresser la parole à qui que ce soit. Entre-temps, il tente de trouver le courage nécessaire pour monter sur scène et déclamer son art, mais peine à y parvenir. Éventuellement, une collègue de travail lit un de ses textes lors d’un événement de poésie. Lorsqu’elle téléphone à l’auteur pour lui relater l’expérience, il éclate en sanglots.

L’alcool aidant, il vaincra ses craintes lors d’une soirée SoloVox avant de quitter la scène et la salle en coup de vent. Éric Roger le remarque aussitôt. C’est le début d’une amitié indéfectible.

En 2005, une rupture amoureuse le plonge de façon radicale dans l’alcool. « J’avais décidé de devenir alcoolique », dit-il, tellement la douleur lui était insupportable. Il ingurgite des quantités industrielles d’alcool et sombre dans des comas éthyliques. En une seule année, il sera hospitalisé à plus de 50 reprises en raison de son inclination à boire. Il écrit beaucoup, mais, peu à peu, il dérive et atteint le fond du baril. Il aura fallu attendre l’automne 2012 avant qu’il trouve la force de changer les choses et entreprenne le comeback de l’année. Depuis, il est sur une lancée phénoménale. Homme de la renaissance ou renaissance de l’homme? L’homme à tout faire — et homme de fer — de la poésie montréalaise prévoit s’adonner à ses « bonnes œuvres » pendant une quinzaine d’années avant de prendre sa retraite au fond d’un bar.

Souhaitons-lui alors que ce bar soit le refuge de nombreux poètes.

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Pour un point de vue différent sur l’oeuvre et la vie d’Yvon Jean, lisez l’entrevue qu’il a accordée à Simon Duplessis sur Bazoom.ca.

Pour une critique de son recueil Au Pic pis à Pelle, lisez la chronique de Simon Duplessis sur Bazoom.ca.

Pour en savoir davantage sur Yvon Jean, consultez sa page Facebook ainsi que les diverses pages qu’il consacre à ses émissions de webtélé hebdomadaires.

Poésie et transsexualité (deuxième partie) : Pascale Cormier

La poétesse Pascale Cormier.

La poésie est l’art de trouver résonance chez le plus grand nombre en énonçant les choses de la façon la plus singulière qui soit. Indéniable exercice de prise de parole, elle est tentative d’autodétermination, quête identitaire à l’état brut. Partant de ce point, Nocturnades s’est intéressée au rapport entre poésie et transsexualité tel que l’expriment deux poétesses transsexuelles québécoises : Pascale Bérubé et Pascale Cormier.

Deux poétesses transsexuelles, deux visions de la poésie et du monde, deux parcours de vie, deux versions du rapport poésie et transsexualité, mais une seule et même quête : celle qui mène à soi.

Dans le second de deux billets consacrés à cette thématique, Nocturnades s’entretient avec Pascale Cormier, dont l’écriture a acquis une amplitude et une dimension fort différentes depuis qu’elle est sortie du placard pour affirmer haut et fort sa propre identité sexuelle.

Nocturnades : Depuis quand écris-tu?
Pascale Cormier : J’ai appris à écrire à six ans et je n’ai jamais arrêté depuis. Enfant, je me valorisais beaucoup par mes succès scolaires; le français était ma matière forte et j’adorais inventer des histoires. Dès l’âge de 10 ou 11 ans, je savais que ma vocation était d’écrire, que ce soit des romans, des poèmes, des récits ou des articles de journaux; la chanson et le théâtre m’attiraient aussi. Je ne savais pas encore quelle forme ça allait prendre, mais je savais que je voulais écrire.

N. : Comment es-tu venue à la poésie?
P. C. : De 13 à 16 ans, j’ai subi une extrême violence raciste et homophobe à la polyvalente, et c’est la poésie qui m’a empêché de sombrer tout à fait et de m’enlever la vie. Deux rencontres ont été particulièrement déterminantes : Nelligan, dont le chagrin donnait un sens au mien, et Rimbaud, qui m’a appris que « la vie est ailleurs » et que « je est un autre ». À partir de ce moment, la poésie a joué un rôle prépondérant dans ma vie. J’ai cherché à imiter mes modèles et j’ai mis longtemps à me dégager de leur influence, mais c’était devenu pour moi une sorte d’obsession : je voulais être poète et rien d’autre.

N. : Quelles sont tes principales influences?
En plus de Rimbaud et Nelligan, je dois citer Saint-Denys Garneau, qui m’a permis d’entrer dans la modernité et qui reste à ce jour l’un de mes poètes préférés, et Prévert, dont l’œuvre tout entière est une leçon de grâce et de simplicité. Il y en a d’autres, bien sûr : Roland Giguère et Gaston Miron sont des poètes que j’ai découverts plus tard, à l’âge adulte, et qui ont laissé sur moi une empreinte durable. Gilbert Langevin également, sans aucun doute, et Henri Michaux, jusqu’à un certain point; plus récemment, je suis tombée en amour avec la poésie de Patrice Desbiens, qui m’inspire aussi beaucoup. J’ai écouté énormément de musique et certains poètes du rock comme Bob Dylan, Ian Curtis, Jim Morrison, Patti Smith et Neil Young ont été marquants dans mon évolution, de même que des géants de la chanson d’expression française comme Vigneault, Desjardins, Brel, Ferré et Gainsbourg. Finalement, je ne peux pas dire que la poésie de Claude Gauvreau m’a influencée à proprement parler, mais son œuvre a exercé sur moi une si forte impression que j’ai bien failli abandonner la poésie après l’avoir découverte, tellement j’étais impressionnée et intimidée par ce souffle créateur, par cette absolue liberté. Cela dit, je ne me sens pas du tout à la hauteur de ces grands modèles, et je m’efforce à présent de me dégager de ces influences pour laisser ma propre voix s’exprimer.

N. : Que représente la poésie pour toi?
P. C. : Pour moi, la poésie rend supportable une vie qui ne le serait guère autrement. C’est comme une brèche qui permet de voir à travers les murs, d’entrevoir la lumière au-delà de toute cette violence; de trouver, peut-être pas un sens, mais au moins une certaine beauté dans l’absurde chaos du monde. Quand elle transcende vraiment son sujet, je crois que la poésie permet d’appréhender une vérité que le langage ordinaire est impuissant à décrire. La poésie, c’est l’oxygène de mon âme; sans elle, je me dessècherais et je deviendrais dure et froide comme une pierre. Aucun auteur ne m’a touchée davantage que les poètes de ma vie. Un seul poème ou même un seul vers, parfois, peuvent m’en apprendre plus long sur le monde où je vis et sur l’âme humaine qu’un brillant roman d’apprentissage ou un savant traité de philosophie.

La poésie, c’est le langage du cœur mis à nu. Elle est d’une haute exigence parce qu’elle ne tolère pas l’imposture. Pour être poète, d’abord et avant tout, il faut être vrai.

N. : Comment as-tu pris conscience du fait que tu souffrais de dysphorie de genre?
P. C. : Voilà une question difficile… En fait, je suppose que je l’ai toujours su, mais je me le suis très longtemps caché à moi-même. Si bien que ma vie a été comme une longue fuite pour échapper à ma propre réalité.

Dès ma plus tendre enfance, je voyais bien que je n’étais pas comme les autres garçons. Ils aimaient les jeux violents, les bousculades, les bagarres, alors que tout cela me terrifiait et me faisait horreur. Je préférais nettement la compagnie des filles. On me répétait constamment de m’endurcir, de « faire un homme de moi », mais je m’en sentais bien incapable. Je préférais rêvasser, m’inventer des histoires, et j’aurais bien aimé qu’on me laisse porter des robes et jouer à la poupée. Malheureusement, ce n’était pas envisageable : à Matane, dans les années 1960, personne n’avait jamais entendu parler de dysphorie de genre et je devais, coûte que coûte, me comporter comme un garçon « normal ».

C’est ainsi que j’ai appris à dissimuler ma féminité, à la refouler pour endosser de mon mieux ce rôle de garçon qui m’était dévolu. Je n’avais jamais l’impression d’être à ma place; je me sentais comme un imposteur. J’étais aussi un enfant très orgueilleux, et les plaisanteries homophobes que j’entendais, qui assimilaient erronément la féminité chez un homme à l’homosexualité, induisaient en moi une peur panique de correspondre à cette caricature, apparemment méprisable et risible, de la « tapette ».

Quand j’avais huit ans, ma famille a déménagé à Yaoundé, au Cameroun, où mon père enseignait comme coopérant de l’ACDI. Nous y avons vécu pendant cinq ans et ce furent des années plutôt heureuses, dans l’ensemble. Les Camerounais que j’ai connus étaient des gens chaleureux et ouverts d’esprit, et ils ne faisaient pas grand cas de mon côté efféminé; sans doute mettaient-ils mes « bizarreries » sur le compte de ma culture de blanc nord-américain. Mes parents ne m’encourageaient pas à exprimer ma féminité, bien sûr, mais ils étaient quand même affectueux et protecteurs, et surtout très fiers de ma réussite scolaire – j’excellais dans toutes les matières, à part l’éducation physique.

Notre retour d’Afrique, en 1975, a été pour moi un véritable cauchemar. Après cinq ans d’absence, j’avais cru rentrer chez moi mais je me retrouvais, en fait, en pays étranger et hostile. Je n’avais jamais vécu dans une grande ville et voilà que j’étais catapultée dans une énorme polyvalente de plus de 3 000 élèves, réputée parmi les plus dures de Montréal. On ne parlait pas encore de gangs de rue, à l’époque, mais des petites bandes organisées faisaient déjà régner la terreur à l’école et dans les rues, et la violence était endémique.

Mon accent mi-gaspésien, mi-camerounais, ma situation d’immigrant dans mon pays natal, ma bonne éducation, mes manières délicates, ma culture qu’on m’avait toujours encouragée à étaler, mes bonnes notes, ma réputation d’élève modèle auprès des enseignants : tout se liguait contre moi; tout me désignait comme cible. Une petite bande de voyous s’est acharnée sur moi et, pendant trois ans – mais plus particulièrement la première année – je me suis fait tabasser presque tous les jours, aux cris de « tèteux de profs » et « osti de tapette de Français ». On me disait même de retourner dans mon pays!

À la même époque, j’ai commencé à « emprunter » les vêtements de ma mère quand j’étais seule à la maison. Je bourrais ses soutiens-gorge avec des bas roulés et je me contemplais longuement dans la glace, avec un mélange d’angoisse et de ravissement. J’avais honte d’agir ainsi et terriblement peur d’être surprise dans cette tenue; mais en même temps, c’étaient les seuls moments où j’arrivais à ressentir une véritable paix intérieure, une sensation d’harmonie. Les seuls instants, pour tout dire, où j’étais capable de m’aimer un peu.

Puis, je suis devenue trop grande et trop grosse pour enfiler les jupes et les robes de ma mère et, quelques années plus tard, je suis partie en appartement pour « faire ma vie d’homme ». À ce stade, j’avais totalement intégré l’interdiction de ma propre féminité, à la fois source de ridicule et de danger, qui ne pouvait m’attirer que des malheurs.

En fait, j’ai mis longtemps à comprendre que j’avais subi un puissant choc post-traumatique. J’ai vécu ma vingtaine et ma trentaine dans un sorte de brouillard dépressif, en quête d’une identité qui me fuyait toujours. La poésie et, plus tard, la naissance de ma fille m’ont empêchée de sombrer tout à fait dans le désespoir et la folie.

C’est quand je me suis séparée de la mère de ma fille, il y a une dizaine d’années, que la femme en moi a refait surface. Je me suis procuré quelques vêtements féminins dans des friperies et j’ai commencé à me travestir chez moi, en cachette, derrière des rideaux tirés. J’ai aussi commencé à fréquenter des sites et des forums de travestis et de transgenres sur le Web, et j’ai pris conscience que mon cas était loin d’être unique et que de nombreuses personnes avaient vécu un parcours semblable au mien. C’est ainsi que j’ai découvert la dysphorie de genre et que j’ai dû me rendre à l’évidence : je me reconnaissais entièrement dans les symptômes qu’on décrivait.

Il m’a fallu encore plusieurs années, et quelques rencontres déterminantes, pour surmonter mes peurs et mes appréhensions, et pour trouver enfin le courage de « sortir du placard » et de m’assumer pleinement comme transsexuelle. Mais au moins, je savais désormais que je n’étais ni malade ni psychotique. En effet, il faut savoir que les causes de la dysphorie de genre sont génétiques. C’est une particularité que l’on possède à la naissance, et il serait vain et même dangereux de chercher à la combattre; j’en sais quelque chose! Combien de malheureux ont sombré dans l’alcoolisme, la toxicomanie, les comportements autodestructeurs ou la folie parce que ni eux ni leur entourage n’avaient pu comprendre et accepter leur dysphorie de genre?

On ne « souffre » pas de dysphorie de genre, en réalité : on souffre de l’incompréhension et du rejet, non seulement de son entourage mais peut-être plus encore de soi-même. Pourtant, quand on sait de quoi il s’agit, ce n’est pas plus extraordinaire, au fond, que d’avoir les yeux pers ou les pieds plats. On est née comme ça; on n’y peut rien. Mieux vaut s’assumer comme on est.

N. : Peux-tu dresser un court portait de ton expérience?
P. C. : J’ai fait un long détour pour arriver jusqu’à moi.

N. : En quoi ta transsexualité influence-t-elle ta poésie (ou l’inverse)?
P. C. : Depuis que je suis sortie du placard et que je vis en femme, j’ai l’impression qu’on a enlevé un piano de mes épaules. Autrefois, j’avais toujours quelque chose à prouver; toute ma démarche poétique était comme une longue quête identitaire sans issue. J’ai écrit des milliers de poèmes au fil des ans, mais il n’en surnage qu’une vingtaine, tout au plus; le reste, ce sont des exercices de style, issus d’une volonté consciente de « devenir » poète ou de faire la démonstration que je l’étais. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’avoir enfin trouvé ma voie – et ma voix; je n’écris plus pour prouver quoi que ce soit à qui que ce soit, je laisse simplement les mots couler comme ils viennent sur le papier. Bien sûr, les thèmes que j’aborde sont toujours plus ou moins en lien avec ma transsexualité, et je suppose que la poésie, en retour, m’aide à m’assumer comme transsexuelle – après tout, il y a tout juste six mois que je vis en permanence sous une identité féminine. Néanmoins, j’ai la nette impression que le fait de vivre pleinement ma transsexualité m’a permis de passer à une nouvelle étape de ma vie, à la fois comme poète et comme être humain.

En résumé, je vis ma sortie du placard comme une libération et c’est cette liberté nouvellement conquise, avant toute chose, qui influe sur ma façon d’écrire, plus directe et plus vraie.

N. : Est-ce que la poésie t’aide à mieux vivre ta transsexualité et si oui, de quelle façon?
P. C. : La poésie m’aide à mieux vivre, point. Je ne sais pas si ça a vraiment un rapport avec le fait que je sois transsexuelle. Je dirais que la poésie me conforte dans ma démarche – la poésie que j’écris à présent mais, peut-être plus encore, celle que j’ai écrite dans le passé. Je relis parfois de vieux poèmes et je me surprends moi-même à constater que je possédais déjà toutes les clés pour comprendre ma condition, même si je m’y refusais obstinément. Alors, en fin de compte, c’est peut-être bien ma transsexualité qui m’aide à mieux vivre – ou à mieux comprendre – ma poésie!

N. : Quel est ton but quand tu écris?
P. C. : Avancer. Aller plus loin. Défricher des territoires vierges; découvrir des horizons nouveaux. Ça sonne comme un enchaînement de clichés, sans doute, mais je ne sais pas comment l’exprimer autrement. Au moment d’écrire un poème, j’éprouve un trouble, une émotion, un vertige; ce peut être un mot ou une phrase qui m’obsède, ou quelque chose de plus diffus, une question informulée, un doute, une hypothèse mal définie. Écrire est ma façon d’explorer ces impressions plus ou moins confuses, de jeter un éclairage sur le chaos de ma pensée. J’en retire très rarement des réponses précises – un poème n’est pas un oracle ni une psychanalyse – mais j’y puise une certaine paix intérieure, une façon nouvelle et inattendue d’appréhender la suite des choses. Bien sûr, ce n’est pas totalement dépourvu de préoccupations esthétiques; quelle que soit la pulsion initiale qui motive l’écriture, j’espère aboutir, au final, avec un objet de beauté. Mais le but premier est toujours de transcender une émotion, une difficulté ou un écueil, si possible en progressant dans la connaissance et l’acceptation de moi-même et du monde où je vis. C’est pourquoi il m’est toujours utile d’écrire, même quand le poème n’est pas bon et doit être mis de côté – ce qui arrive le plus souvent. La démarche, en soi, est salvatrice.

Longtemps, j’ai écrit dans le but de m’aimer moi-même et de me faire aimer. Ce n’était pas une motivation suffisante pour faire de moi un poète, malgré toute la passion qui m’animait. « On devient voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens », disait Rimbaud. Je ne sais si c’est vrai, mais pour ma part, j’ai découvert ceci : on devient poète, peut-être bien, quand on arrête de se prendre pour un poète et quand on ne cherche plus à prouver qu’on en est un. Une fois débarrassé de toutes ces scories, si l’on éprouve encore, au fond de soi, l’absolue nécessité d’écrire un poème, alors, oui, on peut enfin commencer à écrire de la poésie.

Quand le poème, en bout de ligne, arrive à me surprendre moi-même, c’est qu’il est réussi – et je sais alors qu’il pourra aussi intéresser d’éventuels lecteurs et auditeurs. Car ultimement, bien sûr, le but premier d’écrire est de communiquer quelque chose, d’abord à soi-même mais aussi à un locuteur qui deviendra partie prenante de l’expérience poétique. De même qu’un peintre ne peint pas pour les aveugles et qu’un musicien ne compose pas pour les sourds, un poète n’écrit pas exclusivement pour ses tiroirs – ou alors, il tient un journal intime; ce n’est plus, à proprement parler, de la poésie. Dans cette optique, je choisis aussi les poèmes que je publie en fonction de leur lisibilité. J’aspire à toucher des personnes qui ne sont pas forcément férues de poésie, tout en respectant mes propres exigences liées à ma démarche créatrice. Ma poésie est plus proche de l’art naïf que de l’art abstrait, pour ainsi dire.

N. : Quels sont tes principaux thèmes?
P. C. : Universelle par essence, la poésie telle que je la conçois ne devrait pas se cantonner à une thématique précise. Un poète qui craindrait de sortir des sentiers battus et d’explorer des terres nouvelles ne pourrait être qu’un faiseur de vers, à mes yeux. Pour progresser, il faut savoir se mettre en danger; sortir de sa « zone de confort ». Chaque fois que j’ai le sentiment d’avoir trouvé une formule, une thématique agréable à manier, une façon de faire dans laquelle je pourrais me complaire un bon moment, je casse tout et je recommence à zéro. Le champ de la poésie, c’est l’inconnu; c’est l’infini.

Néanmoins, des thèmes récurrents se font inévitablement jour dans toute démarche poétique. Je ne surprendrai personne en affirmant que la plupart de mes écrits tournent autour des questions d’identité. La féminité est, bien entendu, un thème central depuis toujours. La difficulté de vivre sa différence et de l’assumer, l’incommunicabilité, ma place dans le monde et celle du monde en moi et, surtout, l’infinie solitude qui est le lot de toutes les transsexuelles un jour ou l’autre, sont autant de thèmes qui découlent plus ou moins de la réponse à la question fondamentale : qui suis-je? Ou : que suis-je?

N. : De quelle démarche procèdes-tu?
P. C. : Si l’on veut parler de l’ensemble de ma démarche poétique, je dirais qu’elle a suivi sensiblement la même trajectoire que mon évolution personnelle : j’ai fait un long détour pour arriver jusqu’à moi… Si j’ai eu envie d’écrire des poèmes, c’est avant tout parce que j’aimais passionnément la poésie, et j’ai dévoré avec avidité des centaines de recueils qui m’ont profondément marquée. Au soir de son adolescence, on ne sort pas indemne d’une lecture intensive des Fleurs du mal de Baudelaire, d’Une saison en enfer de Rimbaud ou du Tombeau des rois d’Anne Hébert, pour ne prendre que ces quelques exemples. Longtemps, mes poèmes ont oscillé entre l’imitation, l’hommage et le pastiche. J’ai refait, en cours de route, tout le parcours de la poésie moderne, depuis le romantisme de Musset, Lamartine, Baudelaire, Nerval et Hugo, respectueux des règles de la prosodie classique, jusqu’aux inventions langagières d’Henri Michaux et de Claude Gauvreau. J’ai été particulièrement influencée par les post-romantiques – Rimbaud, bien sûr, mais aussi Verlaine, Mallarmé, Apollinaire, Lautréamont. J’ai apprivoisé le vers libre avec Prévert, Saint-Denys-Garneau, Alain Grandbois, Anne Hébert, Rina Lasnier et, plus tard, Paul-Marie Lapointe, Roland Giguère, Gilbert Langevin, Denis Vanier, Jacques Brault, Marie Uguay, Gaston Miron. J’ai eu ma période surréaliste avec la découverte de Breton, Éluard, Desnos, Artaud, Gauvreau; je m’adonnais à l’écriture automatique et cultivais l’étrangeté. Tous ces poètes ont façonné mon style; je les ai imités au point d’étouffer ma voix – de même que j’imitais un homme pour étouffer la femme en moi. Quelquefois, par miracle, un poème authentique surgissait des profondeurs de mon âme; mais la plupart du temps, je n’ai œuvré qu’en apprentie dans l’atelier des maîtres du passé.

Néanmoins, ces années d’imitation n’ont pas été vaines; elles m’ont appris à manier la langue, à rester attentive à la musique des mots, au rythme des vers, à la couleur des images. Longtemps, j’ai écrit dans la perspective de faire mes preuves comme poète; aujourd’hui, j’ai suffisamment confiance en mes moyens pour écrire sans a priori – et surtout, je me prends beaucoup moins au sérieux. Je n’ai plus la prétention de prendre un jour ma place parmi les maîtres qui m’ont inspirée; il me suffit que ma poésie m’aide à vivre mieux et qu’elle puisse toucher quelques personnes, je n’en demande pas plus.

N. : Que dirais-tu à un(e) jeune ado qui vivrait ce que tu as vécu?
P. C. : Avant tout, dépêche-toi de te réconcilier avec toi-même. Toute ta vie durant, tu devras être ton meilleur ami ou ta meilleure amie. Tu ne peux pas espérer que les autres vont t’accepter comme tu es si tu ne t’acceptes pas toi-même. Tu n’es pas responsable de ta dysphorie de genre : c’est de naissance, tu n’y peux rien. Tu ne fais rien de mal en cherchant à t’assumer, après tout; personne ne devrait t’en faire reproche, et toi encore moins que quiconque. Plus tôt tu l’accepteras, plus tôt tu pourras commencer à vivre.

Ensuite, tâche de te réconcilier avec ton entourage. Tes proches se sont fait une certaine image de toi, ils n’en changeront pas aisément; mais s’ils t’aiment vraiment, ils y viendront peu à peu. Ne brusque rien, mais n’aie pas peur de t’affirmer. Plus tu attendras, plus ce sera difficile pour eux comme pour toi. Renseigne-toi sur la dysphorie de genre pour pouvoir leur expliquer clairement ce que tu vis; parle-leur de modèles positifs, comme la spécialiste des médias sociaux Michelle Blanc ou Lana Wachowski, autrefois connue sous le nom de Larry, qui a coréalisé les films The Matrix et V for Vendetta, ou encore la compositrice Wendy Carlos, pionnière de la musique électronique, qui a commencé sa carrière sous le nom de Walter. Cela apaisera leurs craintes – et les tiennes – de savoir qu’il est tout à fait possible, pour une transsexuelle, de mener une vie bien remplie et une carrière fructueuse.

Apprivoise ta solitude. Il y aura forcément des jours où tu te sentiras très seulE; c’est normal, tu es quelqu’un de rare, d’unique et d’irremplaçable. Ce n’est pas toujours facile, pour des gens qui ne sont pas transsexuels, de comprendre ce que nous vivons. Inévitablement, certains porteront sur toi un jugement négatif et te rejetteront plus ou moins méchamment. Quand c’est possible, explique-leur calmement ce que tu vis et quelle est la nature de ta condition; les plus généreux, les plus intelligents, les plus sensibles comprendront et finiront par t’accepter. Quant aux autres, ne perds pas ton temps avec eux : la vie est trop courte pour que tu te la rendes misérable pour des gens qui n’en valent pas la peine.

Efforce-toi de cultiver une passion. Une activité créatrice – écrire, dessiner, faire de la musique, de la danse, du théâtre, de la photo – est un bon exutoire. Adonne-toi à un sport, démarre une collection de timbres ou de modèles réduits, fais de la couture, de l’artisanat ou du bricolage, lis, regarde des films, monte un herbier, observe les astres ou les oiseaux, occupe-toi d’un animal de compagnie. Dans les moments difficiles, tu pourras toujours te raccrocher à ce qui te passionne : tu verras, c’est salutaire. Je ne le répèterai jamais assez : cent fois, la poésie m’a sauvé la vie; sans elle, je serais morte depuis longtemps. Ne reste pas dans ton coin à te morfondre; agis! Prends ta vie en main! Toi seulE le peux.

Finalement, essaie, dans la mesure du possible, de te rapprocher d’autres personnes qui te ressemblent et qui sont à même de te comprendre. J’ai le bonheur de compter parmi mes amis deux transsexuelles, superbes poètes de surcroît, dont l’amitié m’est infiniment précieuse; elles m’ont beaucoup aidée à m’assumer et elles m’aident encore tous les jours. Si je n’avais pas fait leur connaissance, je ne sais pas si j’aurais trouvé le courage de sortir du placard à 50 ans… Ne te fais pas d’illusions : ce n’est pas parce qu’une personne est transsexuelle qu’elle deviendra forcément ton amie. Mais si tu as la chance de te lier d’amitié avec quelqu’un qui vit sensiblement la même chose que toi, tu y puiseras des trésors de solidarité, de courage et de réconfort.

Et souviens-toi que la vie est courte, mais qu’elle ne s’arrête pas à l’adolescence. Même si tu traverses des moments difficiles, même si tu dois subir le mépris des uns et l’incompréhension des autres, dis-toi que tu seras bientôt adulte et que tu pourras mettre tout ça derrière toi. Ta place au soleil, tu la trouveras forcément – il y en a une qui t’attend, sois-en certainE! Garde toujours la tête haute et n’oublie pas que tu es une personne exceptionnelle. Et si ça ne va vraiment pas, ne t’isole pas : parles-en à quelqu’un en qui tu as confiance ou adresse-toi à des professionnels et à des organismes qui sont là pour t’aider.

Vivre, ce n’est facile pour personne; mais ce peut être passionnant pour tout le monde, y compris pour toi. N’oublie jamais ça, dans les bons moments comme dans les jours sombres; surtout dans les jours sombres. Accroche-toi.

Pour terminer, voici quelques textes récents de Pascale Cormier :

Mes tenues
Je suis une fille débrouillarde

je finis toujours par m’habiller

un ruban me comble
un froufrou m’enchante

j’ai le cœur bordé de dentelle
j’ai l’âme au bois dormant

dans la rue il y a des silences
dans des gorges d’enfants

là où ma tête et mes bras passent
je peux me glisser

je suis lisse entre les cuisses
lisse et sans tac…

Les grands départs
Quand je partirai pour de bon
je serai déjà partie si souvent
qu’on le remarquera à peine

j’aurai vu mourir des êtres
des villes
et des pays entiers

j’aurai vu apparaître des traces
et d’autres s’effacer
entendu des serments que les années auront trahis
plus sûrement que l’inconstance
des gens
et longtemps
très longtemps
je me serai menti

je suis née dans un corps sans issue
j’en sortirai par la grand’ porte
j’aurai réussi
ma métamorphose

le jour viendra
où je n’aurai plus rien à faire ici
je m’en irai sur la pointe des pieds
je refermerai tout doucement la fente
d’où je serai sortie

alors
il n’y aura plus ni présent ni passé
ni souffrance ni joie
ni d’elle ni de lui
les gens vaqueront à leurs affaires
et puis quelqu’un dira
tiens
elle n’est plus là
et ce sera fini.

La clé
Monsieur, madame
je ne sais pas qui vous êtes
c’est votre tour
voici la clé
je ne sais pas ce qu’elle ouvre
je ne sais pas où vous allez
je ne vais jamais dans ces lieux d’incertitude
dont on ne sait pas s’ils sont habités
ou hantés

monsieur dame
vous avez l’air de tout
et de rien
de vous être trompé de porte
d’avoir perdu quelque chose en chemin
un peu de vous peut-être
ou quelqu’un d’autre qui n’était pas vous
et qui l’était pourtant
et je devine qu’il n’y a personne
qui vous attend

madame, monsieur
il faut que j’y aille à présent
mais avant de partir
permettez-moi de vous dire que vous sentez bien bon
et que vous me semblez bien seule
je ne sais pas d’où vous venez
je ne vais jamais dans ces lieux lointains
dont on n’est jamais assuré de revenir
mais vous me paraissez revenue de tout
y compris de vous-même
et je tenais encore à vous dire
n’oubliez pas de rendre la clé
en sortant.

Fail
Now…
FAIL
je renverse mon verre de bière sur mon clavier
j’ai mis mon rouge à lèvres dans ma trousse sans son capuchon
il a tout barbouillé
et je réponds à un homme qui cherche l’âme sœur
et qui croit l’avoir trouvée en moi
et qui s’est visiblement trompé
il y a de ces jours où on se demande
si c’est bien la peine d’être au monde
au moment où des loups s’étreignent
et nous couvrent de honte

une idée
qui n’était qu’un semblant de promesse
un parcours
aussi lourd qu’un discours plombé qu’on matraque
aussi long que l’attente pour la liberté
la file d’attente
de tant de vies

j’ai une voix
un corps une consistance un commencement
de réalité

j’ai un cœur
imprégné de tout ce qui palpite
une crapule au foie
qui me dévore
je suis à la fois
festin et supplice
sacrifiée de l’aurore
sans aurore

FAIL FOREVER
barrages
je vous hais
de tout mon sexe
de toute mon âme
tachée

I’M A FAIL
je suis ratée
vivante
une grotte une fente
encore debout
vivante.

Vicki Laforce lance Anémone des nuits

La poétesse Vicki Laforce, une habituée des soirées SoloVox, lancera un premier recueil de poésie, Anémone des nuits, publié aux Éditions Première Chance, le 6 octobre prochain à compter de 19 h, au bar L’amère à boire. En raison de la proximité de ce lancement, Nocturnades a réalisé une entrevue avec la principale intéressée.

Vicki Laforce, auteure d’Anémone des nuits.

Nocturnades : Depuis quand écris-tu?
Vicki Laforce : J’écris depuis toute petite. J’ai reçu mon premier journal intime à 7 ans. J’ai commencé à remplir des pages et des pages dès l’adolescence de la même façon que l’on se confie à un ami.

N. : Comment es-tu venue à l’écriture?
V. L. : L’écriture m’est venue tôt en raison de ce besoin de comprendre, de communiquer, de réfléchir. J’éprouvais un besoin d’introspection et de soulager mon âme déjà hypersensible et en proie à l’angoisse et à l’anxiété. Et, surtout peut-être, à un mal de vivre à cause d’un intense manque de confiance en soi.

N. : Quelles sont tes principales influences?
V. L. : Albert Camus m’est apparue comme une révélation alors que j’étudiais en sciences humaines au cégep. Un coup de cœur! Enfin, quelque chose qui me touchait au plus profond de moi-même et qui répondait à ce désir soutenu d’en apprendre plus sur la condition humaine. Il y eut aussi un professeur du secondaire, Paul Daoust, qui m’a ouvert le chemin de la littérature : je me souviendrai toujours de cette impression incroyable de « coup de foudre » en découvrant l’univers d’Augustin dans Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier. Puis le goût de la philosophie. Nietzsche m’a bouleversée, lui aussi! Ces auteurs m’ont donnée le goût de la littérature et de la philosophie, celle du XIXe siècle surtout — mais pas uniquement de cette époque — qui m’émerveillait tant par le style que par le déploiement, la démonstration fine et complexe d’une connaissance riche et colorée de la nature humaine. Belle et moins belle. Flaubert, Stendhal, Balzac, Zola, Dostoïevski ont été mes incontournables. Puis sont venus Baudelaire, Verlaine, Nelligan, et d’autres encore.

N. : Qu’est-ce que la poésie pour toi?
V. L. : La poésie est venue à moi, il y a quelques années. Je m’apercevais qu’il me fallait raconter. Me raconter. Partager. Aimer. Qu’il me fallait une muse pour écrire. Et ce, à tout prix! Une sorte d’écriture épistolaire, mais sans destinataire précis. L’idée de la poésie m’est (re)venue comme un possible moyen de briser enfin les remparts au sein desquels je me tenais emmurée. Ne serait-ce qu’en les nommant! La poésie m’est venue afin que je puisse crier à mots couverts mes maux! Mon mal de vivre. Mes amours. Mon « impossible étoile », pour citer Brel. La poésie me permettait enfin de frôler l’indicible… Car la poésie possède cette qualité de dire la « vérité » sans tout dire de soi-même parce que le lecteur, lisant, lit sa propre vérité, et ce, à travers la frange mouvante de nos mots.

N. : Quels sont tes principaux thèmes?
V. L. : Les principaux thèmes de mon recueil sont le goût de dire. La quête existentielle. L’amour des mots et le goût de partager, de raconter la folle aventure du langage et de l’écriture, des amours, des amitiés, des deuils, des colères et ainsi de suite. Poésie involontaire dirait Éluard, que je lis beaucoup en ce moment. Poésie vitale dirais-je. Poésie, cette ruelle du cœur que j’exploite quand l’émotion est trop forte. Bonne ou mauvaise. La poésie, soupape du cœur, miroir de soi, porte ouverte sur l’Autre et sur un horizon spirituel versatile.

Anémone des nuits de Vicki Laforce.

Nocturnades vous propose maintenant un extrait d’Anémone des nuits, un microcosme de la plume riche, complexe, élégante, passionnée et finement ciselée de Vicki Laforce.

Fable de nuit

Longtemps le soir, j’ai cherché la pleine lumière,
Longtemps la nuit, j’ai adulé les éclaircies,
Errant parmi les étranges, j’aimais l’ennui
Et les blasphèmes au midi… la colère !

Longtemps je crachai à l’aube l’indicible.
Fauchant autant mon cœur que mes pieux souvenirs,
Tuant l’enfant naïf, refoulant les soupirs ;
Quand à mordre les bourgeons, j’ai meurtri la cible…

Sans fin, je voulais vivre aux bals endiablés ;
Boire les plus douces liqueurs, fol amour…
Mon corps, cette vigne entrelaçant les tours,
Crie, rongé de morsures et remparts tombés.

Hélas ! J’aimais à chérir cette haine née
De douleurs opaques, ô puits intarissables !
Les pleurs sont à eux seuls cet Insaisissable,
Au sein de moi où la reine noire a régné…

Fuis ! Mon cœur s’affole au passage des hyènes,
Où cette grande dame faucheuse se meut,
Déployant sa toute puissance, tuant ceux,
Mes amours, mes espoirs, ceux que je n’aime…

Quand sonnera le glas de ce long voyage,
Je déposerai mes larmes sur tes paumes ;
Je me glisserai furtive telle une ombre
Sous le feu de tes rides, ce gîte sans âge…

La brasserie artisanale L’amère à boire est située au 2049, rue Saint-Denis à Montréal. Les amateurs de poésie pourront se procurer Anémone des nuits pour la somme de 20 $ lors du lancement.