Casse-tête (Patrice Desbiens)

Casse-tête
Toi à Paris
moi à Sudbury

Je t’imagine à Paris
belle et terriblement
canadienne et
énervée
avec
au fond de tes yeux glacés
l’Atlantique électrique
et le ciel bleu de la France
dans tes cheveux

Ici
le vent coupe comme une
scie circulaire et
c’est décembre et presque
Noël et
c’est pas un cadeau

Je t’imagine à Paris
belle et terriblement
cassante et
enivrée par
tout ce que tu touches par
tout ce qui te touche
avec
au creux de ton sourire
derrière
tes lèvres blessées d’amour
un petit cri de joie
qui ne veut pas sortir
qui ne veut pas mourir

Ici
je marche sous le soleil froid
et je t’imagine dans la chambre
à coucher de ma mémoire
Tu te peignes dans le miroir
tu te dépeins dans le miroir
Tu me parles en français
je te réponds en anglais
et je me demande soudainement
dans quel pays je suis rendu

Ici
je te nomme dans la nuit
je te vois dans les yeux
je te vois dans le corps
des autres
Ici
je t’imagine avec le vent de la France
sous ta robe
Ici
l’espoir a des oreilles de chien et
les oreilles se dressent au son
de ton nom

Toi à Paris
moi à Sudbury

Je te vois marchant les rues de
la ville lumière
avec ton teint de trop d’hivers
avec ton air de princesse en laisse
avec
au sud de ta bouche
des régions de guerre et
de paix

Je te vois dans un café
avec tes genoux de garde-malade
sous une table à chemise carreautée
et en sortant
tes fesses serrées dans tes jeans
de chez Liberty
détruisent des siècles de tradition
poétique française

et moi je suis ici
bandit brûlé de l’amour :
cet amour qui court dans moi
comme un feu de forêt :
cet amour qui me court
comme un char de police
le long d’une route de la
noirceur d’un tableau d’école
après quatre heures :
cet amour qui fait un trou
dans mon âme comme Inco
fait un trou dans la terre :
cet amour dur et doux
en même temps
comme une chanson de Woody Guthrie

et
tu dors dans ton lit à Paris
et
je dors dans mon lit à Sudbury
et
nous sommes ensemble
nous sommes un dans l’autre
comme
un
casse-tête

— Patrice Desbiens

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Massacre (Louis Geoffroy)

MassacreMassacre
fauchées
fauchées
elles se sont couchées sans pudeur
molles
flasques
et les mots durs giclent de partout
batouque de mon corps
tam tam TAM tam tam TOM tam tam TAM tam tam TOUM
et les longs hurlements intestinaux du trane les tuent tous autant qu’ils sont proses vociférantes de l’amour au passage des ailes de la vie cadavres que le sorcier a ranimés pour les besoins du c’oq-mo’t verbes du couchant du levant lancés avec le soleil ou avec la lune car pâlit et s’épanche dans son sang l’oiseau turquoise qui me fait crier qui me fait hurler à l’immense fleur jaune comme un loup assoifé
il ne reste que des ruines
et vraiment batouque de mon corps
mon corps n’est et ne sera que ce qui compte
ou bien ton corps
si aimes
mieux
ou moi

– Louis Geoffroy, Totem poing fermé

B418 (Robert Hamel)

B418
ta dernière chambre
notre dernière nuit
toi dans un lit d’hôpital
moi assis carré sur une chaise droite
toi à l’agonie
moi à l’affût
enfilant les cafés pour ne pas dormir
guettant la grande faucheuse
sur le seuil de la porte

B418
Pavillon des soins palliatifs
de l’Hôpital général juif
matricule funèbre
espace du dernier souffle
je te répétais :
« je serai toujours là pour toi ma rose »
mais toujours c’était maintenant

B418
j’ai appris des mots terribles
des mots qui tuent
et qu’on ne peut empêcher de tuer

B418
je te murmurais à l’oreille :
go towards the light my love
go towards the light
leave your body behind
it’s too painful now
you don’t need it anymore
stop fighting now

you suffered way too much
you suffered way too long
go towards the light my love

B418
cancer ‘s a bitch
a goddamned fuckin’ bitch

B418
les mots muets
et l’amour qui se noie
toi à l’agonie
moi à l’affût
Hiroshima dans tes yeux
le Vietnam sous ta peau
et le grand mal qui tue
morphine à volonté
pour ma fiancée

B418
moi aussi
ce jour-là
j’aurais bien eu besoin
d’une petite shot
de morphine

– Robert Hamel, © 2013.

Ce qu’il faut dire (Bruno Roy)

Ce qu'il faut dire

Ce qu’il faut dire
Je suis folle à la mesure de l’instant
Je chavire, je délire, je dérive
Je vole en éclats de soleil
J’habite une joie très abîmée de douleur
Je n’ai que mes troubles pour vous tendre la main
Je n’ai que ma brûlure pour marcher avec vous
Je n’ai que les ruines de la mort pour devenir vie

Je n’ai que moi-même pour tout dire
L’ombre à mon cou, je n’ai pas peur
Non, je ne me retournerai pas
J’irai chercher dans tes mains ce courage qui t’a fait
Oui, j’irai par un jour de lumière apprendre à mourir
Pour me rapprocher de moi
Pour me rapprocher de toi
Pour dire ce qu’il faut dire

Chloé Sainte-Marie, album Je marche à toi (paroles de Bruno Roy)

Le dernier poème d’amour (Patrice Desbiens)

Oldsmobile

Le dernier poème d’amour

1.
Je me rappelle des trains
Je me rappelle des trains qui se promenaient
de droite à gauche à droite dans les grandes
fenêtres de ton grand appartement sous le
petit ciel de Sudbury.

Deux ans si c’est pas plus et je n’oublie
pas le goût de ton cou le goût de ta peau
ton dos beau comme une pleine lune dans
mon lit.
Le goût de te voir et le coût de l’amour
et nos chairs hypothéquées jusqu’au dernier
sang.

Je me rappelle des trains qui ont déraillé
dans tes yeux
Le nettoyage a été long.

2.
Dans le restaurant on vieillit autour
d’un verre de vin.
Dehors le scénario est toujours le même :
une banque sur un coin une église sur l’autre.
L’amour nous évite comme quelqu’un qui
nous doit de l’argent.
Tu es en face de moi et
tu es en feu dans moi et
je te désire.
Ton manteau de fourrure ton sourire
ô animal de mes réveils soudains.

Ensoleillée mais froide
ta beauté s’étend comme des violons
sur la neige brûlée.
Tes yeux trempes
tes yeux trompent.

Le silence se couche entre nous.

3.
Cette photo de toi tu es quelque part
dans ce brouillard de couleur tu
pars dans ton char ton oldsmobile
mouillée et rouillée c’est évidement
l’automne ou peut-être même
le printemps c’est une mauvaise photo
du bon vieux temps
un polaroid trop près de la mémoire.

Tu te peignes dans le rétroviseur
je te colle sur mes paupières pour
te voir quand je dors
et soudainement tu es dehors avec
le soleil dans les flaques d’eau et
les jeux du jeune et tu
es aussi belle en souvenir que dans
la vraie vie et

nous sommes les seuls survivants
de la guerre
et ceci
est le dernier poème d’amour
sur la terre.

Patrice Desbiens, Le dernier poème d’amour
(Dans l’après-midi cardiaque, aussi inclus dans Sudbury, poèmes 1979-1985)

Article sur Patrice Desbiens (paru dans la version en ligne de L’aut’journal, no 198 — avril 2001)