Poème de séparation 2 (Gaston Miron)

Poème de séparation 2
Poème de séparation 2
Tu fus quelques nuits d’amour en mes bras
et beaucoup de vertige, beaucoup d’insurrection
même après tant d’années de mer entre nous
à chaque aube il est dur de ne plus t’aimer

parfois dans la foule surgit l’éclair d’un visage
blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente
autour de moi l’air est plein de trous bourdonnant
peut-être qu’ailleurs passent sur ta chair désolée
pareillement des éboulis de bruits vides
et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes

si j’ai ma part d’incohérence, il n’empêche
que par moments ton absence fait rage
qu’à travers cette absence je me désoleille
par mauvaise affliction et sale vue malade
j’ai un corps en mottes de braise où griffe
un mal fluide de glace vive en ma substance

ces temps difficiles malmènent nos consciences
et le monde file un mauvais coton, et moi
tel le bec du pivert sur l’écorce des arbres
de déraison en désespoir mon coeur s’acharne
et comme, mitraillette, il martèle
ta lumière n’a pas fini de m’atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi

Gaston Miron

Poème de séparation 1 (Gaston Miron)

Poème de séparation 1

Poème de séparation 1
Comme aujourd’hui quand me quitte cette fille
chaque fois j’ai saigné dur à n’en pas tarir
par les sources et les nœuds qui s’enchevêtrent
je ne suis plus qu’un homme descendu à sa boue
chagrins et pluies couronnent ma tête hagarde
et tandis que l’oiseau s’émiette dans la pierre
les fleurs avancées du monde agonisent de froid
et le fleuve remonte seul debout dans ses vents

je me creusais un sillon aux larges épaules
au bout son visage montait comme l’horizon
maintenant je suis pioché d’un mal d’épieu
christ pareil à tous les christs de par le monde
couchés dans les rafales lucides de leur amour
qui seul amour change la face de l’homme
qui seul amour prend hauteur d’éternité
sur la mort blanche des destins bien en cible

je t’aime et je n’ai plus que les lèvres
pour te le dire dans mon ramas de ténèbres
le reste est mon corps igné ma douleur cymbale
nuit basalte de mon sang et mon cœur derrick
je cahote dans mes veines de carcasse et de boucane

la souffrance a les yeux vides du fer-blanc
elle rave en dessous feu de terre noire
la souffrance la pas belle qui déforme
est dans l’âme un essaim de la mort de l’âme

Ma Rose Stellaire Rose Bouée Rose Ma
Rose Éternité
ma caille de tendresse mon allant d’espérance
mon premier amour aux seins de pommiers en fleurs
dans la chaleur de midi violente

Gaston Miron

Gaston Miron (1928-1996)

Gaston Miron, 1928-1996

La marche à l’amour (extrait)
je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m’affale de tout mon long dans l’âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n’ai plus de visage pour l’amour
je n’ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m’assois par pitié de moi
j’ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n’attends pas à demain je t’attends
je n’attends pas la fin du monde je t’attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

Le damned Canuck
Nous sommes nombreux silencieux raboteux rabotés
dans les brouillards de chagrin crus
à la peine à piquer du nez dans la souche des misères
un feu de mangeoire aux tripes
et la tête bon dieu, nous la tête
un peu perdue pour reprendre nos deux mains
ô nous pris de gel et d’extrême lassitude

la vie se consume dans la fatigue sans issue
la vie en sourdine et qui aime sa complainte
aux yeux d’angoisse travestie de confiance naïve
à la rétine d’eau pure dans la montagne natale
la vie toujours à l’orée de l’air
toujours à la ligne de flottaison de la conscience
au monde la poignée de porte arrachée

ah sonnez crevez sonnailles de vos entrailles
riez et sabrez à la coupe de vos privilèges
grands hommes, classe écran, qui avez fait de moi
le sous-homme, la grimace souffrante du cromagnon
l’homme du cheap way, l’homme du cheap work
le damned Canuck

seulement les genoux seulement le ressaut pour dire

La pauvreté anthropos
Ma pauvre poésie en images de pauvres
avec tes efforts les yeux sortis de l’histoire
avec tes efforts de collier au cou des délires
ma pauvre poésie dans tes nippes de famille
de quel front tu harangues tes frères humiliés
de quel droit tu vocifères ton sort avec eux
et ces charges de dynamite dans le cerveau
et ces charges de bison vers la lumière
lumière dans la gangue d’ignorance
lumière emmaillotée de crépuscule
n’est-ce pas de l’inusable espoir des pauvres
ma pauvre poésie avec du cœur à revendre
de perce-neige malgré les malheurs de chacun
de perce-confusion de perce-aberration
ma pauvre poésie dont les armes rouillent
dans le haut-coté de la mémoire
ma pauvre poésie toujours si près de t’évanouir
dans le gargouillement de ta parole
désespérée mais non pas résignée
obstinée dans ta compassion et le salut collectif
malgré les malheurs avec tous et entre nous
qu’ainsi à l’exemple des pauvres tu as ton orgueil
et comme des pauvres ensemble un jour tu seras
dans une conscience ensemble
sans honte et retrouvant une nouvelle dignité

Notice biographique
Gaston Miron nait à Sainte-Agathe-des-Monts le 8 janvier 1928. Il fait des études normales chez les frères du Sacré-Cœur avant d’étudier les sciences sociales à l’Université de Montréal de 1947 à 1950. Il fonde les Éditions de l’Hexagone en 1953. Quelques années plus tard, il séjourne à Paris et y étudie l’édition.

De retour au Québec, il travaille chez HMH, puis décide de se consacrer à l’écriture et à la gestion de l’Hexagone. Il enseigne la littérature à l’École nationale de théâtre de 1973 à 1978 et agit à titre d’attaché des Éditions Leméac de 1972 à 1978. Il revient à l’édition en 1993, prenant la direction de la collection Typo qu’il avait fondée 10 ans plus tôt, alors qu’il était à l’Hexagone.

Poète militant sympathique à la cause indépendantiste, il participe au Rassemblement pour l’indépendance nationale, au Parti socialiste du Québec et au Parti québécois. Il publie ses premiers poèmes dans Amérique française et dans Le Devoir, puis dans divers journaux et revues, dont Parti pris, Maintenant, Estuaire et Liberté, qu’il contribue à fonder. Son œuvre poétique se rassemble en trois recueils. La pierre angulaire de sa poésie, L’homme rapaillé (1970), lui vaut le Prix Québec-Paris et le Prix de la revue Études françaises (1970) ainsi que le Prix Canada-Belgique et le Prix de la Ville de Montréal (1972).

Miron reçoit les prix Duvernay (1977), Athanase-David (1983) et Molson du Conseil des Arts du Canada (1985) pour l’ensemble de son œuvre. L’homme rapaillé paraît en France en 1981, ce qui vaudra à son auteur le Prix Apollinaire. D’autres récompenses salueront la force de sa poésie vers la fin de sa vie, dont la Médaille de l’Académie des lettres du Québec (1990), le Prix international de la paix et le Signet d’Or de Plaisir de lire (1993). Toujours en 1993, il devient Commandeur des Arts et des Lettres de la République française.

Miron est considéré comme l’un des plus grands poètes québécois et un modèle pour les générations qui ont suivi. Centrée en son pays, son écriture abonde de rythmes, de mélodies et de mots évocateurs de la réalité québécoise. Ses poèmes d’amour — pour les êtres et pour sa nation — figurent parmi les plus passionnés et les plus révoltés des textes de son époque.

Gaston Miron est mort à Montréal le 14 décembre 1996. Il est le seul poète québécois à avoir eu droit à des obsèques nationales.

D’après un texte de Katia Stockman pour L’île.