Frustration (Calixthe Beyala)

Afrique

Frustration
Ton regard est plus fort que la mort
Est-ce un pays, un paysage?
Est-ce la mer ou les années perdues à l’horizon?
Est-ce le souvenir de l’amour qui à la mort se confond?

Longtemps j’implorais ce regard
Venu de l’oubli de l’enfance au crépuscule du temps
Pour une halte, une chambre d’hôte au matin,
Et chaque soir caresse en moi l’éternel désir.

D’amour blessé, les laves de mes yeux se sont endormies
Tourment, tristesse et plaisir confondus,
Sombre sang d’Afrique, cannibale, cannibalisée
Donne à mon désespoir l’espoir qui t’a fait naître.

Des milliers de jours, des milliers de nuits
Épuisés d’un doute à renaître, fatigués
Tes yeux tournent autour de ma soif,
Vol noir et soyeux, Pays dans la distance,
Offrent tes lèvres et la météorite de tes hanches.

La terre est vieille, close sous les baisers d’un impossible amour
Dans l’affrontement tendre s’épuise sa lumière
Tel le passager d’une grâce ultime, je griffe sa clarté
Pour te faire l’amour des bouts des yeux et colorer de vie mes espoirs

oscillants

Que de pentes à grimper, de terres à traverser ou de branches,
Danse affolante, affolée, musique blessante, blessée,
Au bout du tunnel, au fond du songe,
Rien de plus qu’un clin d’œil et toute ma vie ici dans une joie
immobile, pour donner aux choses le tremblement majeur de tes cils.

Calixthe Beyala

Accompagnement

Accompagnement

Accompagnement
Je marche à côté d’une joie
D’une joie qui n’est pas à moi
D’une joie à moi que je ne puis pas prendre

Je marche à côté de moi en joie
J’entends mon pas en joie qui marche à côté de moi
Mais je ne puis changer de place sur le trottoir
Je ne puis pas mettre mes pieds dans ces pas-là
Et dire voilà c’est moi

Je me contente pour le moment de cette compagnie
Mais je machine en secret des échanges
Par toutes sortes d’opérations, des alchimies,
Par des transfusions de sang
Des déménagements d’atomes
Par des jeux d’équilibre

Afin qu’un jour, transposé,
Je sois porté par la danse de ces pas de joie
Avec le bruit décroissant de mon pas à côté de moi
Avec la perte de mon pas perdu
S’étiolant à ma gauche
Sous les pieds d’un étranger
Qui prend une rue transversale.

Hector de Saint-Denys Garneau

© Édition originale : Regards et jeux dans l’espace, Montréal [s.é.], 1937. Tous droits réservés pour tous pays.

Pour tout savoir − ou presque − sur Hector de Saint-Denys Garneau, consultez le www.saintdenysgarneau.com.

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