Ode à une lionne qui s’est endormie (avec la complicité de Léopold Senghor)

Rosalie Nguidjel (1963-2013)

Femme noire
Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au cœur de l’Été et du Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l’esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire
À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la Vie.

– Léopold Sédar Senghor

Frustration (Calixthe Beyala)

Afrique

Frustration
Ton regard est plus fort que la mort
Est-ce un pays, un paysage?
Est-ce la mer ou les années perdues à l’horizon?
Est-ce le souvenir de l’amour qui à la mort se confond?

Longtemps j’implorais ce regard
Venu de l’oubli de l’enfance au crépuscule du temps
Pour une halte, une chambre d’hôte au matin,
Et chaque soir caresse en moi l’éternel désir.

D’amour blessé, les laves de mes yeux se sont endormies
Tourment, tristesse et plaisir confondus,
Sombre sang d’Afrique, cannibale, cannibalisée
Donne à mon désespoir l’espoir qui t’a fait naître.

Des milliers de jours, des milliers de nuits
Épuisés d’un doute à renaître, fatigués
Tes yeux tournent autour de ma soif,
Vol noir et soyeux, Pays dans la distance,
Offrent tes lèvres et la météorite de tes hanches.

La terre est vieille, close sous les baisers d’un impossible amour
Dans l’affrontement tendre s’épuise sa lumière
Tel le passager d’une grâce ultime, je griffe sa clarté
Pour te faire l’amour des bouts des yeux et colorer de vie mes espoirs

oscillants

Que de pentes à grimper, de terres à traverser ou de branches,
Danse affolante, affolée, musique blessante, blessée,
Au bout du tunnel, au fond du songe,
Rien de plus qu’un clin d’œil et toute ma vie ici dans une joie
immobile, pour donner aux choses le tremblement majeur de tes cils.

Calixthe Beyala

Femme noire (Léopold Sédar Senghor)

Femme noire

Femme noire
Femme nue, femme noire
vêtue de ta couleur qui est vie,
de ta forme qui est beauté.
J’ai grandi à ton ombre;
la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
je te découvre, Terre promise,
du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure,
fruit mûr à la chair ferme,
sombres extases du vin noir,
bouche qui fait lyrique ma bouche.
Savane aux horizons purs,
savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent d’Est.
Tamtam sculpté,
tamtam tendu
qui gronde sous les doigts du vainqueur.
Ta voix grave de contralto
est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme noire, femme obscure,
huile que ne ride nul souffle,
huile calme aux flancs de l’athlète,
aux flancs des princes du Mali.
Gazelle aux attaches célestes,
les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit,
les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire.
À l’ombre de ta chevelure,
s’éclaire mon angoisse
aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire,
je chante ta beauté qui passe,
forme que je fixe dans l’Éternel
avant que le destin jaloux ne te réduise
en cendres pour nourrir les racines de la vie.

– Léopold Sédar Senghor

Léopold Sédar SenghorLéopold Sédar Senghor, né le (9 octobre 1906 à Joal, au Sénégal, et mort le 20 décembre 2001 à Verson, en France, est un poète, écrivain, homme politique et premier président de la République du Sénégal (1960-1980). Premier Africain à siéger à l’Académie française, il a également été ministre en France avant l’indépendance de son pays.

Pour ses partisans, il est le symbole de la coopération entre la France et ses anciennes colonies. Pour ses détracteurs, il est celui du néo-colonialisme français en Afrique.

Essentiellement symboliste, sa poésie est fondée sur le chant de la parole incantatoire et construite sur l’espoir de créer une civilisation de l’universel, fédérant les traditions par-delà leurs différences. Par ailleurs, il approfondit le concept de négritude, notion introduite par Aimé Césaire qui la définit ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture*. »

* http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/aime-cesaire/negritude.asp

(Rédigé d’après un article de Wikipédia.)

Incantatoire (Calixthe Beyala)

Camerounaise

Incantatoire
Femmes de mes songes, ciel de vertige peuplé de diamants
Pas une ombre qui n’appartienne à la nuit d’ivresse
Pas une vague qui ne soit fumée des mots sur la terre
Pas un sable qui ne soit saison à écrire
Pour répéter ta gloire à travers les âges

Justes étaient les mots de l’amour
Ici Douala, ici Abidjan, ici Bamako
L’amour tenait au creux d’un vrai soleil

De pailles était le lit secret de nos phantasmes
S’abaissaient les montagnes, s’élevaient les plaines,
Les astres tournaient où tournaient tes yeux,
Et le miel et l’Océan sur tes cheveux…
Tu m’as dit vis, j’ai vécu jusqu’à en perdre l’haleine

Dans le silence, le ciel perdait ses clous
Nous nous reconnaissions aux fièvres de nos lèvres
Plus tard les Caméléons dans les sillages de l’amour
Se coursaient moins alertes que nos cœurs,
Quand tristesse et désir ont déchiré nos masques

Voix du vent apporte mon amour
Ici Bangui, ici Kinshasa, ici Dakar
Mon amour est né en riches plaines

Il nous fallait bien tresser notre couronne d’or,
Pencher notre nuit au malheur au vertige d’avant l’aube,
Il nous fallait bien dérober notre part de rouge et de noir d’ombre
et de lumière à ces hasards sensibles nommés désir

Mon amour est de nuit et de fable,
Ici Brazzaville, ici Yaoundé, ici Lagos,
Mon amour est de souffle et d’image

Une femme s’en va, un homme qui dit adieu,
Sans regret ni remords, ange aux ailes du désir,
Quelque chose se brise, quelque chose se déchire,
Je ne trouve plus repère, j’ai perdu mon ange,
Dans le jour des autres, mes sombres pensées
Don de désespérance et de passion
Je ne trouve plus mon image, j’ai perdu la partie, je suis perdue au
creux du temps, lasse de retenir ô l’ami, la force du vent

Ce n’est pas la faute de l’amour chagrin
Ici Bonn, ici Paris, Radio Londres, je vous écoute…
Ma mémoire est enlianisée,
Comme de légende, une vieille demeure,
Comme de folie une éclipse solaire,
Ici Madrid, ici Athènes, ici Rome, on vous écoute…

Mon amour à saveur d’algue et de mort…
Que dites-vous?

– Calixthe Beyala

Calixthe Beyala - ecrivainOriginaire d’une famille noble du Cameroun, Calixthe Beyala est née en 1961. Son père, un aristocrate bamiléké, et sa mère, une béti, se séparent peu après sa naissance. C’est la grand-mère maternelle qui récupère les deux sœurs issues de cette union. Elle va les éduquer à la manière ancienne, avec très peu de moyens financiers. La sœur aînée de Calixthe Beyala sacrifie ses études au profit de sa jeune sœur. Elle travaillera auprès de la grand-mère en vendant du manioc pour subvenir aux besoins de celle qui deviendra romancière. Les deux sœurs passent leur enfance à New-Bell, un quartier populaire de Douala. Calixthe rejoint la France à l’âge de 17 ans. Elle se marie, obtient un baccalauréat, puis poursuit des études de gestion et de lettres. Elle est mère de deux enfants, Edwy et Lou.

À ce jour, Calixthe Beyala a signé 19 ouvrages, dont le roman à caractère érotique Femme nue, femme noire (Paris, Albin Michel, 2003). Cette auteure influente a obtenu de nombreux prix et alimenté la controverse par ses  prises de position tranchées, notamment son appui à Khadafi et sa dénonciation du peu de place accordée aux Noirs dans la société et la culture françaises. Le texte ci-dessus est tiré du livre de photographie Black Ladies que le photographe allemand Uwe Ommer a consacré à la beauté de la femme noire.

(Rédigé d’après un article de Wikipédia).

À ma mère

Mère africaine

À ma mère
Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère, je pense à toi…
Ô Daman, ô ma Mère,
Toi qui me portas sur le dos,
Toi qui m’allaitas, toi qui gouvernas mes premiers pas,
Toi qui la première m’ouvris les yeux aux prodiges de la terre,
Je pense à toi…

Ô toi Daman, Ô ma mère,
Toi qui essuyas mes larmes,
Toi qui me réjouissais le cœur,
Toi qui, patiemment, supportais mes caprices,
Comme j’aimerais encore être près de toi,
Être enfant près de toi !

Femme simple, femme de la résignation,
Ô toi ma mère, je pense à toi.
Ô Daman, Daman de la grande famille des forgerons,
Ma pensée toujours se tourne vers toi,
La tienne à chaque pas m’accompagne,
Ô Daman, ma mère,
Comme j’aimerais encore être dans ta chaleur,
Être enfant près de toi…

Femme noire, femme africaine,
Ô toi ma mère,
Merci, merci pour tout ce que tu fis pour moi,
Ton fils si loin, si près de toi.

Femme des champs, femme des rivières
femme du grand fleuve, ô toi, ma mère je
pense à toi…

Camara Laye, écrivain guinéen (1928-1980)