L’Absent (Fernand Ouellette)

L’Absent
Sensible ou non aux âges,
Je reste un fils
Lorsque parfois je retrouve
Ma propre enfance. Conquérante.

Et je reprends ma vie
Avec sa lourdeur,
Avec la fatigue de celui qui subit
Le temps, en témoin désarmé
De ce qui s’exténue en lui.
Errant toujours en quête
D’une présence,
Même au fond de la rose des vents.

Suis-je un père
Perdu par et pour le fils ?

Et pourtant, je tiens l’absent avec tout mon être
Jusque dans la mémoire des bras,
Jusque dans son propre affolement,
Sa détresse
Lorsqu’il prenait conscience
De marcher à côté de son rêve.

Je vais sous l’azur,
À pleins regards, à pleins souvenirs,
Tout orienté vers une forme, une icône,
Tout oreille pour une voix qui pourrait surgir
Un jour à la croisée des silences.

— Fernand Ouellette, Éditions du Passage, 2010.

Le Grand Soleil Ocre (Patrick Chemin)

Grand soleil ocre

Le Grand Soleil Ocre
Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’irai tout seul
anonyme
de la terre dans mes poches et mes poches trouées
J’aurai pour naître encore l’oiseau grivois de mes cendres
toutes ces nuits d’argile où je saurai attendre
la lente procession des pluies
la semence et graine de paradis poivrés
et mon cerveau demain sera le blé ardent le blé indien
la plaine entière où mûrit la lumière
sous l’œil de juillet
et sa torpeur de pierre

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’aurai la parole sans voix pour distraire les mots
j’aurai mille ans pour rire enfin de ce grand corps tout froid
désacraliser l’immobile
perdre la mémoire de chaque douleur

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’irai m’asseoir entre mes deux dates limitrophes
sur le trait d’union
à califourchon sur ma tombe frugale où viendront les oiseaux
Et je croirai nouveaux ces poèmes prêtés jadis au silence
qu’il me rendra peut-être comme ultime sentence
pour mes nuits illégales mes jours sans foi

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’annulerai toutes les lunes par la présente
et tu les recevras poste restante
Je t’apprendrai aussi la solitude
et tu la sais déjà

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
je déchirerai le ciel en deux
dénonçant l’escroquerie d’un cri d’oiseau perçant
je tordrai le cou des nuages pour qu’il pleuve de l’eau de vie
des larmes en couleur sur le fard de l’horizon
je jouerai seul à la marelle bondissant de chaque côté des frontières
maquillées à la craie blanche grandeur nature
Et puis je retournerai dans le ventre initial de chaque femme
fœtus inverse et multiple parmi les soleils de sang déchirés
saisons des pluies et moussons de corail

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
je veux réinventer ton ventre littérature pour mes nuits analphabètes
Et puis j’aurai l’enfance blonde et douloureuse comme un poème pour ma mère
le suicide des mots pour des secrets inutiles
la survivance rebelle de tout mon orgueil
écorché vif contre le mur vitré du temps et sa porte dérobée

Pour le soir du grand soleil ocre de la mort
j’irai m’endormir seul dans une chambre toute proche de celle de l’éternité
pour nous rencontrer plus tard dans la nuit
négocier au prix fort chacune de mes secondes gaspillée à vouloir comprendre
pourquoi je vivais

Et te rejoindre tout à l’heure
juste après le spectacle

© Patrick Chemin (1978)

Le Grand Soleil Ocre © Patrick Chemin – 1978
Texte et voix : Patrick Chemin – Musique et programmation : Philippe Cholat – Guitare : Frédéric Mauduit – Trompette : Daniel Villard – Extrait du CD Les Tardives 2002 – Images et réalisation © Cok Friess – Tous droits réservés.

Cette vidéo a été réalisée pour fêter les 35 ans de l’écriture de ce poème.

À propos de Patrick Chemin
Patrick Chemin publie des textes sur Internet depuis plusieurs années. Pour tout savoir – ou presque – sur cet artiste, consultez sa page Facebook (au préalable, vous devez être connecté à Facebook pour accéder à la page). Patrick Chemin diffuse également son œuvre au moyen d’un site Internet (www.patrick-chemin.odexpo.com).

Ce billet a été publié avec l’aimable autorisation de l’auteur.

Frustration (Calixthe Beyala)

Afrique

Frustration
Ton regard est plus fort que la mort
Est-ce un pays, un paysage?
Est-ce la mer ou les années perdues à l’horizon?
Est-ce le souvenir de l’amour qui à la mort se confond?

Longtemps j’implorais ce regard
Venu de l’oubli de l’enfance au crépuscule du temps
Pour une halte, une chambre d’hôte au matin,
Et chaque soir caresse en moi l’éternel désir.

D’amour blessé, les laves de mes yeux se sont endormies
Tourment, tristesse et plaisir confondus,
Sombre sang d’Afrique, cannibale, cannibalisée
Donne à mon désespoir l’espoir qui t’a fait naître.

Des milliers de jours, des milliers de nuits
Épuisés d’un doute à renaître, fatigués
Tes yeux tournent autour de ma soif,
Vol noir et soyeux, Pays dans la distance,
Offrent tes lèvres et la météorite de tes hanches.

La terre est vieille, close sous les baisers d’un impossible amour
Dans l’affrontement tendre s’épuise sa lumière
Tel le passager d’une grâce ultime, je griffe sa clarté
Pour te faire l’amour des bouts des yeux et colorer de vie mes espoirs

oscillants

Que de pentes à grimper, de terres à traverser ou de branches,
Danse affolante, affolée, musique blessante, blessée,
Au bout du tunnel, au fond du songe,
Rien de plus qu’un clin d’œil et toute ma vie ici dans une joie
immobile, pour donner aux choses le tremblement majeur de tes cils.

Calixthe Beyala