Souffle dragonne (Ourse Lune)

Souffle dragonne
Souffle dragonne, souffle
Enfin tu te réveilles
Souffle sur mes montagnes déplacées de sable en sable
Marque la voie qu’elles ont creusée
Souffle et apaise les cicatrices de mes tempêtes
Apprivoisées à coups d’épée
Assèche mes torrents ensorcelés
Illumine les sentiers de mon long périple
Comme phares à la mer
Pour celles qui chercheront à se rendre ici
Adoucis le goût de la victoire chèrement payée
Que dans ma souvenance, il demeure à jamais sans amertume
Et langoureusement, soulage ma chair de son désert
Qu’elle soit oasis

Pas à pas
Je marche encore
Toujours j’avancerai
Derrière, le démon se meurt

Ouvre tes ailes dragonne
Sers ta reine
Je veux être le vent qui chatouille l’eau et la lumière
Je veux être l’astre du jour éclaté en une marée d’étincelles

Élève-moi au cœur de ma chair
Que je redevienne univers
Que ma conscience brille de tous ses possibles
Pose tes ailes sur mon regard et prends ton envol
Allez va, tout droit devant

— Ourse Lune, © août 2014

Ophélie (Arthur Rimbaud)

Ophélie

Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norvège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu!

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

– Arthur Rimbaud