Racine (Robert Hamel)

Racine

la cadence du silence
le soupir de la pierre
le poli de la lumière
la nudité du songe
l’essence du désir
l’espoir essaime les possibles

tes pas sur ma paupière
la prière de ton printemps
l’exode de tes dieux
le lexique de ton âme
le chant de ton sein
et ton sexe
qui sussure mon nom

phare des nuits
nénuphar des jours
jamais plus l’amour
sans mon cœur amarré
à ton quai de cristal
jamais plus le jour
sans tes lèvres marée haute
ton corps contrée claire
ton cœur symphonie d’abeilles

j’embrasse des yeux la moitié du monde
mais mon temple demeure ton empire
je prends racine en tes terres
quand je serai grand je serai un arbre

je t’aime donc je suis

Robert Hamel, © 2015, tous droits réservés pour tous pays.

Ophélie (Arthur Rimbaud)

Ophélie

Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
– On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia! belle comme la neige!
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norvège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits;
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Folle!
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu!

III

– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

– Arthur Rimbaud

Femme noire (Léopold Sédar Senghor)

Femme noire

Femme noire
Femme nue, femme noire
vêtue de ta couleur qui est vie,
de ta forme qui est beauté.
J’ai grandi à ton ombre;
la douceur de tes mains bandait mes yeux.
Et voilà qu’au coeur de l’Été et de Midi,
je te découvre, Terre promise,
du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur,
comme l’éclair d’un aigle.

Femme nue, femme obscure,
fruit mûr à la chair ferme,
sombres extases du vin noir,
bouche qui fait lyrique ma bouche.
Savane aux horizons purs,
savane qui frémit aux caresses ferventes du Vent d’Est.
Tamtam sculpté,
tamtam tendu
qui gronde sous les doigts du vainqueur.
Ta voix grave de contralto
est le chant spirituel de l’Aimée.

Femme noire, femme obscure,
huile que ne ride nul souffle,
huile calme aux flancs de l’athlète,
aux flancs des princes du Mali.
Gazelle aux attaches célestes,
les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.
Délices des jeux de l’Esprit,
les reflets de l’or ronge ta peau qui se moire.
À l’ombre de ta chevelure,
s’éclaire mon angoisse
aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire,
je chante ta beauté qui passe,
forme que je fixe dans l’Éternel
avant que le destin jaloux ne te réduise
en cendres pour nourrir les racines de la vie.

– Léopold Sédar Senghor

Léopold Sédar SenghorLéopold Sédar Senghor, né le (9 octobre 1906 à Joal, au Sénégal, et mort le 20 décembre 2001 à Verson, en France, est un poète, écrivain, homme politique et premier président de la République du Sénégal (1960-1980). Premier Africain à siéger à l’Académie française, il a également été ministre en France avant l’indépendance de son pays.

Pour ses partisans, il est le symbole de la coopération entre la France et ses anciennes colonies. Pour ses détracteurs, il est celui du néo-colonialisme français en Afrique.

Essentiellement symboliste, sa poésie est fondée sur le chant de la parole incantatoire et construite sur l’espoir de créer une civilisation de l’universel, fédérant les traditions par-delà leurs différences. Par ailleurs, il approfondit le concept de négritude, notion introduite par Aimé Césaire qui la définit ainsi : « La négritude est la simple reconnaissance du fait d’être noir, et l’acceptation de ce fait, de notre destin de Noir, de notre histoire et de notre culture*. »

* http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/aime-cesaire/negritude.asp

(Rédigé d’après un article de Wikipédia.)