âmochée (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

À la douce mémoire de R. N.

âmochée
parfois
j’ai peur d’oublier
le feu des yeux
sous le ciel de la chambre étoilée
la fièvre qui embrase
les lèvres qui embrassent
le vertige et l’envie
entre l’oreille et le cou de la vie
le goût du sexe
et la buée des nuits nues et sans bouées
le point de rosée du plaisir
et le lever du désir
le parfum de tes dunes
et la saveur des pleines lunes
le lit en liesse
signée du sceau de la passion

parfois
j’ai peur
de ne jamais oublier
le musée des erreurs
et des horreurs
le goût rance de l’errance
et les déchets de la déchéance
mon coeur prostitué
qui se cherche un pimp
pis qui a besoin d’un fix
mais surtout
mon âme
scarifiée
sacrifiée sur l’autel des trahisons

mon âme
désâmorcée
âmoindrie
âmôchée
mon âme violée
vendue à l’encan
pour un printemps enflammé
et trois fois rien

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

B418 (Robert Hamel)

B418
ta dernière chambre
notre dernière nuit
toi dans un lit d’hôpital
moi assis carré sur une chaise droite
toi à l’agonie
moi à l’affût
enfilant les cafés pour ne pas dormir
guettant la grande faucheuse
sur le seuil de la porte

B418
Pavillon des soins palliatifs
de l’Hôpital général juif
matricule funèbre
espace du dernier souffle
je te répétais :
« je serai toujours là pour toi ma rose »
mais toujours c’était maintenant

B418
j’ai appris des mots terribles
des mots qui tuent
et qu’on ne peut empêcher de tuer

B418
je te murmurais à l’oreille :
go towards the light my love
go towards the light
leave your body behind
it’s too painful now
you don’t need it anymore
stop fighting now

you suffered way too much
you suffered way too long
go towards the light my love

B418
cancer ‘s a bitch
a goddamned fuckin’ bitch

B418
les mots muets
et l’amour qui se noie
toi à l’agonie
moi à l’affût
Hiroshima dans tes yeux
le Vietnam sous ta peau
et le grand mal qui tue
morphine à volonté
pour ma fiancée

B418
moi aussi
ce jour-là
j’aurais bien eu besoin
d’une petite shot
de morphine

– Robert Hamel, © 2013.