Souffle dragonne (Ourse Lune)

Souffle dragonne
Souffle dragonne, souffle
Enfin tu te réveilles
Souffle sur mes montagnes déplacées de sable en sable
Marque la voie qu’elles ont creusée
Souffle et apaise les cicatrices de mes tempêtes
Apprivoisées à coups d’épée
Assèche mes torrents ensorcelés
Illumine les sentiers de mon long périple
Comme phares à la mer
Pour celles qui chercheront à se rendre ici
Adoucis le goût de la victoire chèrement payée
Que dans ma souvenance, il demeure à jamais sans amertume
Et langoureusement, soulage ma chair de son désert
Qu’elle soit oasis

Pas à pas
Je marche encore
Toujours j’avancerai
Derrière, le démon se meurt

Ouvre tes ailes dragonne
Sers ta reine
Je veux être le vent qui chatouille l’eau et la lumière
Je veux être l’astre du jour éclaté en une marée d’étincelles

Élève-moi au cœur de ma chair
Que je redevienne univers
Que ma conscience brille de tous ses possibles
Pose tes ailes sur mon regard et prends ton envol
Allez va, tout droit devant

— Ourse Lune, © août 2014

La recherche du nous (Robert Hamel)

Crédit photo : Howard Schatz

La recherche du nous
toi
toi tu es mon autre
l’autre choisi
on a toujours besoin d’un plus autre que soi
ne serait-ce que pour y habiter son regard
et y prendre vie
rares sont ceux qui savent se dire
sans que personne n’écoute
souvent
souvent
il faut tendre l’œil
ou jeter une oreille
pour que la parole résonne
autrement
elle ne sait voyager jusqu’au cœur

les mots s’embrasent
dès qu’ils procèdent du miracle de la création
ils sont sur le point d’être
ils sont
ils ne sont plus
comment et pourquoi cesse-t-on d’être?
quel est ce souffle
qui s’épuise à vivre une fraction de siècle?
qui s’acharne à laisser une trace
un sillon
sur le sable?
pourquoi les pierres nous survivent-elles?
serait-ce parce qu’elles témoignent de l’éternité
dans le silence immobile
des millénaires auquel elles président?
la matière possède-t-elle le monopole de l’éternité?
l’a-t-elle brevetée?
n’aurions-nous que la parole à lui opposer?
que la poésie pour nous consoler?
comment nous
poussières d’éphémère
passés à fleur de jours
pourrions-nous appréhender l’éternel
autrement que dans la vie diluée
de nos jours friables?
comment se fait-il
que nous
porteurs d’éternité
soyons mortels?

tu es le sourire de Dieu
tu es le rire et les larmes de Dieu
je n’ai de Dieu que pour toi
je porte mes mains sur tes anges
tu es le chant des âges parvenu jusqu’à moi
parvenu à l’émoi
tu es le miracle de la création
semblable à quelques milliards d’exemplaires
et pourtant unique
il n’y aura plus jamais d’autre toi
après toi
le monde sera condamné à te réinventer sans succès
après toi
la vie n’aura jamais plus tes traits
la couleur de ta voix
le goût de ta peau
le parfum de tes rêves
après toi
la vie n’aura jamais plus ton audace
et ta volonté rebelles
après toi
les matins du monde
ne baigneront jamais plus dans la même lumière d’or
après toi
le soleil volera en mille éclats de regret

t’ai-je dit le ciel dans tes yeux
et le vent dans ton souffle?
pourquoi l’éternité nous est-elle inaccessible?
où se trouve le passage
la clé
qui
de l’éphémère
permet de s’y rendre
et de l’habiter?

nos cœurs sont flétris de désillusion
des imposteurs ont foulé nos peaux assoiffées d’amour
ont envahi nos pores d’attache
de toute mon âme
je te tends mes demains
nous sommes amants au-delà de la chair
nos idéaux s’entremêlent
nous habitons un absolu au bord de l’abîme
d’où nous sommes saisis du vertige
de nos vaines vérités
je cherche mes mots
dans le plein jour de ma noirceur
dans mon cœur trop grand pour moi
dans le trop-plein de mon espoir
dans les aurores boréales de mes jours fugitifs
j’ai longtemps été allergique à la noirceur de l’autre
jusqu’à ce que je l’apprivoise
jusqu’à ce que je comprenne
que la noirceur de l’autre
était mienne
qu’est-ce que l’éternité pour nous?
un long présent qui s’étire de la naissance à la mort
une suite ininterrompue de lunes et de soleils
qui éclairent tant bien que mal
le chemin qui sépare le berceau de la tombe?

j’inspire une bouffée de ton essence
j’habite le présent de toute ma conscience
et pourtant la vie persiste à s’en échapper
à céder sa place aux futilités matérielles
qui dictent nos codes immoraux

je porte le regard au loin
le ciel me dit tes yeux
et la pluie
les averses sur tes joues
je me réconcilie avec le monde une fois de plus
j’arrache la feuille
je dépose le stylo
je regarde ton visage
je jurerais y avoir ton âme un bref instant

j’inspire
je recommence à écrire
je repars à la recherche du moi
à la recherche du toi

je repars à la recherche du nous

— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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Métâmorphose (Robert Hamel)

Métâmorphose
vous pénétrez dans le temple des mille et un mondes
à la recherche d’objets de recueillement
vous en choisissez un
ou deux
ou plus
vous les échangez contre l’empreinte immatérielle
d’un rectangle de plastique plat
qui transmet la valeur de votre vie
divisée par un nombre X d’heures d’esclavage rémunéré

le temps file
la vie vous dépasse
les jours défilent
les nuits s’y entrelacent
l’insouciance se prélasse
dans des jours las
vous écoutez les objets de recueillement
d’une oreille absente
noyée dans l’absinthe
de l’humanité grise et folle
vous êtes occupé à esquisser
le contour d’un idéal flou et fugitif
vous êtes absorbé à apprivoiser
les illusions d’une vie préprogrammée

les écoutes se succèdent
le sable du temps glisse entre vos doigts
la peau du calendrier se ride
les soleils et les lunes fusionnent
se fissionnent
et tombent dans l’oubli
du passé décomposé
vous êtes une métâmorphose
infinie et constante
le passager aveugle
sourd et muet du tridimensionnel
l’un des innombrables prisonniers
du monstre à deux têtes
de la surconsommation à tout crin
de la cybermasturbation
de la schizophrénie virtuelle
du prêt-à-penser et du prêt-à-ressentir
de l’ici et maintenant
effrené
à tout prix
et à tout prendre

vous rêvez d’ailleurs et d’autrement

soudain
quelque chose se produit
l’un des objets n’est plus le même
en lui
un événement survient qui vous fait autre
l’objet se transforme
et vous déforme
il laisse transparaître un attribut
passé jusque là inaperçu
votre essence s’enflamme
votre conscience s’embrase
c’est l’instant zéro de la découverte
la porte du mystère s’entrouvre
l’espace d’une fraction d’éternité
l’univers vous happe tout entier
le temps d’un micron de vie
dans l’air
un trait invisible
sépare à jamais l’avant de l’après
vous voilà parfaitement et complètement autre
et vous le serez
jusqu’à ce que vous ne soyez plus

si vous pouviez
à ce moment précis de votre histoire
voir votre âme
contempler votre âme contentée et bienheureuse
elle vous semblerait étrangère
vous peineriez à la reconnaître
elle vous apparaîtrait
à la fois lumineuse et translucide
l’objet de recueillement a transpercé votre chair
pour y laisser sa trace fugace
et pourtant
indélébile

un doux inconfort naît en vous
et vous submerge de l’intérieur
il vous prend au ventre
votre âme vous embrasse
le vertige vous fait euphorie
sa beauté est insoutenable
comme la nudité nubile
d’une nymphe nébuleuse
comme la grâce d’ébène
d’une princesse nubienne
gravée sur une fresque
de sable et de sang
son tranchant lacère votre âme une fois de plus
la grâce vous frappe en plein cœur
vous foudroie en votre esprit
votre visage s’orne d’un sourire béat
vous voilà onde cosmique
vous voilà flux universel

le soudain vous emplit
du grand maintenant de la vie
du grand tout du monde
qui vous aspire
dans sa beauté sauvage
dans son mystère de lumière et de ténèbres enlacées
l’éternité se lit dans vos yeux
vous habitez au carrefour de l’éphémère et du divin

vous êtes le premier jour
du nouveau monde en vous
la première seconde d’une nouvelle éternité
qui se pare d’un voile de lumière
et s’éteint à peine née
la beauté de toute chose vous est révélée
dans le cri primal d’une guitare électrique
dans le souffle ailé d’un synthétiseur
dans une parole vêtue de vérité
comme une pluie de soleils
sur une terre inondée de rêves échevelés
rare moment de bonheur
dérobé au ciel délavé
des jours monochromes

un passage se creuse
entre votre vie
et la beauté aveuglante
et sans visage de la mort
dans ce soudain de la vie
les dieux posent leur regard sur vous
vous marquent du fer rouge de leur œil
et vous transmettent le feu de la vérité
vous êtes un condensé d’émotions en mouvement
l’immense miroir de l’objet de recueillement
au fond du temps de votre temps
la lumière est si vive
que vous en perdez les sens
vous cherchez le sens de la vie
qui vibre dans les vapeurs de votre essence

vertige
chute
retour sur terre
et retour sur taire
les mots muets à dire
la beauté sans faille
d’un paradis imprenable
inatteignable
et pourtant
mille fois entrevu

un silence de plomb
sort de l’ombre et rugit
l’éternité figée
vous contemple d’un œil mutin
la musique s’arrête
le rêve s’estompe
vous reprenez vos sens
ils sont à vous de plein gré
et de plein droit

votre âme rit à gorge déployée
à la vue
de votre humanité
vulnérable
émue
et nue
— Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

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Le dernier poème d’amour (Patrice Desbiens)

Oldsmobile

Le dernier poème d’amour

1.
Je me rappelle des trains
Je me rappelle des trains qui se promenaient
de droite à gauche à droite dans les grandes
fenêtres de ton grand appartement sous le
petit ciel de Sudbury.

Deux ans si c’est pas plus et je n’oublie
pas le goût de ton cou le goût de ta peau
ton dos beau comme une pleine lune dans
mon lit.
Le goût de te voir et le coût de l’amour
et nos chairs hypothéquées jusqu’au dernier
sang.

Je me rappelle des trains qui ont déraillé
dans tes yeux
Le nettoyage a été long.

2.
Dans le restaurant on vieillit autour
d’un verre de vin.
Dehors le scénario est toujours le même :
une banque sur un coin une église sur l’autre.
L’amour nous évite comme quelqu’un qui
nous doit de l’argent.
Tu es en face de moi et
tu es en feu dans moi et
je te désire.
Ton manteau de fourrure ton sourire
ô animal de mes réveils soudains.

Ensoleillée mais froide
ta beauté s’étend comme des violons
sur la neige brûlée.
Tes yeux trempes
tes yeux trompent.

Le silence se couche entre nous.

3.
Cette photo de toi tu es quelque part
dans ce brouillard de couleur tu
pars dans ton char ton oldsmobile
mouillée et rouillée c’est évidement
l’automne ou peut-être même
le printemps c’est une mauvaise photo
du bon vieux temps
un polaroid trop près de la mémoire.

Tu te peignes dans le rétroviseur
je te colle sur mes paupières pour
te voir quand je dors
et soudainement tu es dehors avec
le soleil dans les flaques d’eau et
les jeux du jeune et tu
es aussi belle en souvenir que dans
la vraie vie et

nous sommes les seuls survivants
de la guerre
et ceci
est le dernier poème d’amour
sur la terre.

Patrice Desbiens, Le dernier poème d’amour
(Dans l’après-midi cardiaque, aussi inclus dans Sudbury, poèmes 1979-1985)

Article sur Patrice Desbiens (paru dans la version en ligne de L’aut’journal, no 198 — avril 2001)