le murmure de l’âme (Robert Hamel)

Photo tiré du film Les ailes du désir, Wim Wenders (1987)

 

À Pascale Bérubé,
à Pascale Cormier
à Gabrielle Tremblay
et à tous ceux qui osent leur différence,
peu importe leur différence.

le murmure de l’âme
quelque chose ne tourne pas rond dans votre vie
et votre vie tourne en rond
vous prenez votre courage à deux jambes
et vous vous rendez chez le guérisseur des âmes
il examine votre âme mal en point
la palpe de son regard tiède
la sonde de ses questions froides
vous habitez un malaise malodorant
un silence ténu s’étire
jusqu’à ce qu’un savoir en exergue en émerge
votre réponse est translucide
vous voilà confronté au choix
vous n’avez de choix que de faire le bon
vous n’avez de choix que de faire le bond
il vous faut choisir de faire le saut
plutôt que le sot
autrement
votre vie ne sera qu’un long songe
qu’un long mensonge
et vous mourrez sans l’avoir vécue

vous plongez dans des eaux glauques
vous rampez dans des cavernes abyssales
la souvenance égratigne la conscience
des torrents déferlent sur vos joues boueuses
vous savez la violence sourde en votre cœur
le jugement silencieux
et pourtant omniprésent qui brouille vos jours
vous n’êtes pas tout à fait aliéné de vous-même
vous entendez votre salut dans les paroles du guérisseur des âmes

vous explorez les vestiges de l’enfance
vous y trouvez des rêves avortés
des fabricants attentionnés mais incomplets
leurs ailes mutilées
dépossédés d’eux-mêmes avant même l’envol
ignorant le mode d’emploi de la vie
incapables de vous le transmettre
les plaies béantes de l’âme
sont submergées du déluge du conscient
vous vous y noyez
vous êtes seul face à la déferlante de votre souffrance
il vous faut nager
vous dressez l’inventaire de vos lâchetés quotidiennes
vous vous prenez en main
vous vous prenez en cœur
vous faites de vous un être humain
vous faites de vous un être de cœur
votre âme à tête chercheuse
cherche le mode d’emploi de la vie
vous pardonnez à vos fabricants
de vous avoir fait présent de leur passé atrophié
ils n’auront été qu’une version expérimentale de vous-même

quelque chose se produit
ou plutôt cesse de se produire
vous jugez moins et vous aimez plus
vous vous jugez moins et vous vous aimez plus
vous tombez amoureux de la vie
amoureux de vous
amoureux de tous ceux qui vous entourent
vous pensez vos propres pensées
et vos pensées sont propres
vous osez vivre
rêver et dire autrement
vous vivez nu au soleil de votre vérité
vous vous dites que la vie préfabriquée en dix étapes
― naissance, études, mariage, enfants, maison,
vie familiale et professionnelle gonflable, divorce, garde partagée,
retraite dans un centre commercial et mort à crédit ―
n’est pas un passage obligé
qu’elle se choisit en tout ou en partie
au gré des désirs et des envies
vous prenez votre parole à deux mains
et vous portez votre vérité à votre bouche
vos propos dérangent ceux dont le silence indécent
s’évertue à taire la pensée vraie en vous
vous ne correspondez plus
à l’image qu’ils se sont fabriquée de vous
de tous côtés, vous débordez du cadre
c’est tant pis pour eux
c’est tant mieux pour vous
vous n’y êtes pour rien
s’ils ont remercié le guérisseur des âmes
avant leur examen
tous n’ont pas le courage de plonger le regard
dans le laid et le beau du soi
tous n’ont pas le courage du soi
le courage du vrai

vous savez ce que vous voulez
et ce que vous ne voulez plus
vous établissez vos limites
sur votre carte géosociopolitique
vous délimitez les territoires
vous érigez des postes frontières
des alliances se forment
chacun choisit son camp
les moi contre les toi
les je contre les tu
les nous contre les vous
la tribu des zautres se décline
et se divise en trois clans
les nouzautres
les vouzautres
et les euzautres
tout le monde se tait
tout le monde se tue
l’amour filial se travestit
la famille se prostitue

vos plans dérangent une fois de plus
vous ne décidez pas pour ceux
qui vivent le présent à fleur de passé
pour ceux qui chevauchent la réalité
à dos de souvenirs
non
vous faites tout de même quelques concessions
qui vous sont imposées
il en est toujours
pour ne pas entendre les nons
il en est toujours pour qui certaines choses se font
et d’autres
non
il en est toujours
qui ne savent
que tourner en rond

vous prenez vos distances
la route qui mène à vous est longue et sinueuse
elle est un col exigu pour voyageurs solitaires
mais qu’importe
mieux vaut être plus seul que moins accompagné
de toute façon
l’amour marche à vos côtés
vous n’êtes jamais seul parce que vous aimez
vous n’êtes jamais seul parce que vous vous aimez
vous préférez soliloquer plutôt que de dialoguer
avec des sourds qui n’entendent
que leur silence pestilentiel

vous savez que la vie disparaît au fil des jours
que derrière elle s’efface
à mesure qu’elle se trace
vous savez que
du début à la fin
la vie est chantier
qu’elle procède de son désordre
que l’harmonie y est relative
vous savez que l’harmonie absolue
n’est pas le lot des mortels
l’harmonie absolue est le calme plat
et sans fin de la mort
la fin que certains souhaitent
parce qu’ils ne savent vivre la vie
vous savez parce que vous avez accepté de souffrir
vous savez parce que vous avez accepté de mourir
vous avez accepté de mourir pour enfin vivre
vous savez qu’on ne vit vraiment
qu’après le choix conscient de la vie
qu’après avoir longtemps contemplé
le visage rayonnant de la mort
vous savez parce que vous avez reconnu
les pouvoirs du guérisseur des âmes
parce que vous avez reconnu
la vie nouvelle en vous

vous êtes heureux d’avoir parcouru ce chemin
vous êtes conscient qu’il vous a mené à l’amour
qu’il vous a mené à vous
vous avez une bonne pensée
pour le guérisseur des âmes
et le reflet de vous-même qu’il vous a renvoyé
vous êtes heureux d’avoir osé regarder
la face cachée de votre réalité

vous fermez les yeux
vous entendez le chant choral de votre cœur
vous entendez le murmure de votre âme

Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

Incantatoire (Calixthe Beyala)

Camerounaise

Incantatoire
Femmes de mes songes, ciel de vertige peuplé de diamants
Pas une ombre qui n’appartienne à la nuit d’ivresse
Pas une vague qui ne soit fumée des mots sur la terre
Pas un sable qui ne soit saison à écrire
Pour répéter ta gloire à travers les âges

Justes étaient les mots de l’amour
Ici Douala, ici Abidjan, ici Bamako
L’amour tenait au creux d’un vrai soleil

De pailles était le lit secret de nos phantasmes
S’abaissaient les montagnes, s’élevaient les plaines,
Les astres tournaient où tournaient tes yeux,
Et le miel et l’Océan sur tes cheveux…
Tu m’as dit vis, j’ai vécu jusqu’à en perdre l’haleine

Dans le silence, le ciel perdait ses clous
Nous nous reconnaissions aux fièvres de nos lèvres
Plus tard les Caméléons dans les sillages de l’amour
Se coursaient moins alertes que nos cœurs,
Quand tristesse et désir ont déchiré nos masques

Voix du vent apporte mon amour
Ici Bangui, ici Kinshasa, ici Dakar
Mon amour est né en riches plaines

Il nous fallait bien tresser notre couronne d’or,
Pencher notre nuit au malheur au vertige d’avant l’aube,
Il nous fallait bien dérober notre part de rouge et de noir d’ombre
et de lumière à ces hasards sensibles nommés désir

Mon amour est de nuit et de fable,
Ici Brazzaville, ici Yaoundé, ici Lagos,
Mon amour est de souffle et d’image

Une femme s’en va, un homme qui dit adieu,
Sans regret ni remords, ange aux ailes du désir,
Quelque chose se brise, quelque chose se déchire,
Je ne trouve plus repère, j’ai perdu mon ange,
Dans le jour des autres, mes sombres pensées
Don de désespérance et de passion
Je ne trouve plus mon image, j’ai perdu la partie, je suis perdue au
creux du temps, lasse de retenir ô l’ami, la force du vent

Ce n’est pas la faute de l’amour chagrin
Ici Bonn, ici Paris, Radio Londres, je vous écoute…
Ma mémoire est enlianisée,
Comme de légende, une vieille demeure,
Comme de folie une éclipse solaire,
Ici Madrid, ici Athènes, ici Rome, on vous écoute…

Mon amour à saveur d’algue et de mort…
Que dites-vous?

– Calixthe Beyala

Calixthe Beyala - ecrivainOriginaire d’une famille noble du Cameroun, Calixthe Beyala est née en 1961. Son père, un aristocrate bamiléké, et sa mère, une béti, se séparent peu après sa naissance. C’est la grand-mère maternelle qui récupère les deux sœurs issues de cette union. Elle va les éduquer à la manière ancienne, avec très peu de moyens financiers. La sœur aînée de Calixthe Beyala sacrifie ses études au profit de sa jeune sœur. Elle travaillera auprès de la grand-mère en vendant du manioc pour subvenir aux besoins de celle qui deviendra romancière. Les deux sœurs passent leur enfance à New-Bell, un quartier populaire de Douala. Calixthe rejoint la France à l’âge de 17 ans. Elle se marie, obtient un baccalauréat, puis poursuit des études de gestion et de lettres. Elle est mère de deux enfants, Edwy et Lou.

À ce jour, Calixthe Beyala a signé 19 ouvrages, dont le roman à caractère érotique Femme nue, femme noire (Paris, Albin Michel, 2003). Cette auteure influente a obtenu de nombreux prix et alimenté la controverse par ses  prises de position tranchées, notamment son appui à Khadafi et sa dénonciation du peu de place accordée aux Noirs dans la société et la culture françaises. Le texte ci-dessus est tiré du livre de photographie Black Ladies que le photographe allemand Uwe Ommer a consacré à la beauté de la femme noire.

(Rédigé d’après un article de Wikipédia).