Ce qu’il faut dire (Bruno Roy)

Ce qu’il faut dire
Je suis folle à la mesure de l’instant
Je chavire
Je délire
Je dérive

Je vole en éclat de soleil
J’habite une joie
Très abîmée de douleur

Je n’ai que mes troubles
Pour vous tendre la main
Je n’ai que ma brûlure
Pour marcher avec vous
Je n’ai que les ruines de la mort
Pour devenir vie
Je n’ai que moi-même pour tout dire
L’ombre à mon cou
Je n’ai pas peur
Non je ne me retournerai pas
J’irai chercher dans tes mains
Ce courage qui t’a fait

Oui j’irai par un jour de lumière
Apprendre à mourir
Pour me rapprocher de moi
Pour me rapprocher de toi
Pour dire ce qu’il faut dire

— Bruno Roy
(récitée par Chloé Sainte-Marie sur son album Je marche à toi)

La poésie est une exilée (Robert Hamel)

La poésie est une exilée

La poésie est une exilée
la poésie est une exilée
elle a tout laissé derrière elle
pour quelques illusions vite perdues

la poésie est devenue veuve
avant même la quarantaine
elle était enceinte de deux mois

la poésie est Africaine
elle a la peau noire
l’âme pure
et le cœur noble
elle chante en cuisinant
et lorsqu’elle manie le couteau
il ne me viendrait pas à l’esprit
de lui tourner le dos

à son arrivée au Québec
la poésie a vite compris
qu’elle s’était fait flouer
qu’il n’y en aurait pas de facile
que sa formation et son expérience de travail
représentaient bien peu pour le patronat québécois
elle est repartie à zéro
a tout recommencé
la quarantaine passée
elle a vite appris qu’on ne vit pas
avec un chèque d’aide sociale
la poésie a vite échafaudé un plan B

la poésie est mère monoporentale
elle étudie à temps plein
et élève seule quatre enfants
elle se lève au beau milieu de la nuit
pour préparer ses examens
la poésie fait des miracles
avec ses prêts et bourses
et ses allocations familiales
quand ses enfants lui demandent des ipads
des iphones et d’autres gadgets
la poésie leur répond
qu’elle leur achètera un Walmart

la poésie cherche un cinq et demi
pour ne plus que ses quatre enfants
aient à partager la même chambre
mais quand les proprios entendent sa voix
ils lui disent que c’est déjà loué
ou lui demandent de rappeler plus tard
et ne répondent plus

la poésie s’intègre à sa terre d’accueil
mais regrette encore sa terre natale
où la vie était plus lente
où elle avait le temps de rire
de chanter
de prier et de danser

la poésie n’a de congé que lorsqu’elle dort
et elle ne dort pas assez
mais ce soir la poésie dort dans mes bras
elle est calme et rêve déjà
j’ai écrit des poèmes sur ses lèvres
j’ai écrit des poèmes sur sa peau
j’espère en écrire un dans son cœur
et je suis un poète heureux

Frustration (Calixthe Beyala)

Afrique

Frustration
Ton regard est plus fort que la mort
Est-ce un pays, un paysage?
Est-ce la mer ou les années perdues à l’horizon?
Est-ce le souvenir de l’amour qui à la mort se confond?

Longtemps j’implorais ce regard
Venu de l’oubli de l’enfance au crépuscule du temps
Pour une halte, une chambre d’hôte au matin,
Et chaque soir caresse en moi l’éternel désir.

D’amour blessé, les laves de mes yeux se sont endormies
Tourment, tristesse et plaisir confondus,
Sombre sang d’Afrique, cannibale, cannibalisée
Donne à mon désespoir l’espoir qui t’a fait naître.

Des milliers de jours, des milliers de nuits
Épuisés d’un doute à renaître, fatigués
Tes yeux tournent autour de ma soif,
Vol noir et soyeux, Pays dans la distance,
Offrent tes lèvres et la météorite de tes hanches.

La terre est vieille, close sous les baisers d’un impossible amour
Dans l’affrontement tendre s’épuise sa lumière
Tel le passager d’une grâce ultime, je griffe sa clarté
Pour te faire l’amour des bouts des yeux et colorer de vie mes espoirs

oscillants

Que de pentes à grimper, de terres à traverser ou de branches,
Danse affolante, affolée, musique blessante, blessée,
Au bout du tunnel, au fond du songe,
Rien de plus qu’un clin d’œil et toute ma vie ici dans une joie
immobile, pour donner aux choses le tremblement majeur de tes cils.

Calixthe Beyala