L’homme qui écrit plus vite que son ombre

Lundi 17 novembre 2014, Tribune Fokûs. Vers la fin d’une soirée haute en couleur, Yvon d’Anjou prend le micro. En une dizaine de minutes, il lit Josée Yvon, Sylvia Plath et Denis Vanier avant de foudroyer l’auditoire avec la musicalité singulière de son verbe pyromane dans un agrégat de mots pulsations percutant écrit pendant la soirée, au fil des prestations des poétesses et poètes invités. L’auditoire est conquis et sidéré (pour ne pas dire flabbergasté). Mais jugez-en plutôt par vous-même…

 

G-string ou burka (Yvon Jean)

Crédit photo : Ramon Martinez

G-string ou burka

G-string ou burka
Les deux extrêmes d’un monde de fou
Même folie, même constat
Et vous, où vous situez vous

Au nom de la liberté d’expression
On nous fait avaler des couleuvres
Nous fait croire que le voile est une option
Choix, liberté, mais que la folie de l’homme l’oeuvre

Pas mieux non plus, l’hypersexualisation
De ces femmes, en hors-d’oeuvre, asservient
Comme une marchandise, bien de consommation
Un ou l’autre, pas mieux, même déni

Déni de la femme, de sa réelle personne
Marchandisation ou assexualisation
Qu’un bout de tissu, on vous claironne
G-string ou burka, même extrême, même vision

Celle de faire femme chose, bien, objet
De lui enlever son jugement, sa raison
De ne la juger que par ses possibles attraits
De faire d’elles que poupées ou qu’objet de passion

Petit bout de tissu ou grand bout de drap
Même folie, que de vouloir contrôler celle
De faire de la religion une loi
Pour assevir, dominer, pute ou pucelle

G-string ou burka, sombre portrait
Dans les fesses ou sous les draps
On ficelle la femme, qu’objet
On façonne celle-ci, on dénude celle-là

Mais le monde est ainsi mâle fait
Pulsion, domination, agression
Autrement être cela plutôt devrait
Paix, respect, amour, pas juste passion

On monnaye tout, le corps n’est qu’un bien
Il faut plaire, à tout prix, ou ne pas
Plaire à un dieu, god-michet, god-rien
Même folie, même constat, g-string ou burka

— Yvon Jean, novembre 2014, tous droits réservés.

 

Le poète du bruit (Éric Roger)

Le poète du bruit
Je m’inspire de ce chant prophétique
ta langue s’épuise dans mes vertiges
j’amorce ce qui séduit mes sens
le lac des corps retrouvés
s’abreuve d’esprits nomades
la rébellion des insectes
fait du vacarme
le poète fait du bruit dans sa tête
tes gestes deviennent des prières dans mon dos
morsures d’extraterrestres qu’un Dieu m’afflige
pour mieux définir la chair humaine
il y a des ravissements dans l’état pur
des blessures
un cercle de feu
contrôle les naissances
nous sommes ce qui s’agite et surgit
nous combattons les flammes de la survie

— Éric Roger, © 14 novembre 2014

Écrire (Ourse Lune)

Écrire

 

Écrire
Pour se toucher soi-même
Se prouver que l’on existe encore
Derrière toutes les plaies et les cicatrices
Que les autres ne peuvent savoir
Écrire
Pour entrouvrir la fenêtre du monde
Vers soi
Prendre le risque
De se dévoiler un mot à la fois
Pour être entendue
Pour être reconnue
Pour être reçue
Par l’autre qui sait
Tenir notre cœur dans sa main

— Ourse Lune, novembre 2014.

le murmure de l’âme (Robert Hamel)

Photo tiré du film Les ailes du désir, Wim Wenders (1987)

 

À Pascale Bérubé,
à Pascale Cormier
à Gabrielle Tremblay
et à tous ceux qui osent leur différence,
peu importe leur différence.

le murmure de l’âme
quelque chose ne tourne pas rond dans votre vie
et votre vie tourne en rond
vous prenez votre courage à deux jambes
et vous vous rendez chez le guérisseur des âmes
il examine votre âme mal en point
la palpe de son regard tiède
la sonde de ses questions froides
vous habitez un malaise malodorant
un silence ténu s’étire
jusqu’à ce qu’un savoir en exergue en émerge
votre réponse est translucide
vous voilà confronté au choix
vous n’avez de choix que de faire le bon
vous n’avez de choix que de faire le bond
il vous faut choisir de faire le saut
plutôt que le sot
autrement
votre vie ne sera qu’un long songe
qu’un long mensonge
et vous mourrez sans l’avoir vécue

vous plongez dans des eaux glauques
vous rampez dans des cavernes abyssales
la souvenance égratigne la conscience
des torrents déferlent sur vos joues boueuses
vous savez la violence sourde en votre cœur
le jugement silencieux
et pourtant omniprésent qui brouille vos jours
vous n’êtes pas tout à fait aliéné de vous-même
vous entendez votre salut dans les paroles du guérisseur des âmes

vous explorez les vestiges de l’enfance
vous y trouvez des rêves avortés
des fabricants attentionnés mais incomplets
leurs ailes mutilées
dépossédés d’eux-mêmes avant même l’envol
ignorant le mode d’emploi de la vie
incapables de vous le transmettre
les plaies béantes de l’âme
sont submergées du déluge du conscient
vous vous y noyez
vous êtes seul face à la déferlante de votre souffrance
il vous faut nager
vous dressez l’inventaire de vos lâchetés quotidiennes
vous vous prenez en main
vous vous prenez en cœur
vous faites de vous un être humain
vous faites de vous un être de cœur
votre âme à tête chercheuse
cherche le mode d’emploi de la vie
vous pardonnez à vos fabricants
de vous avoir fait présent de leur passé atrophié
ils n’auront été qu’une version expérimentale de vous-même

quelque chose se produit
ou plutôt cesse de se produire
vous jugez moins et vous aimez plus
vous vous jugez moins et vous vous aimez plus
vous tombez amoureux de la vie
amoureux de vous
amoureux de tous ceux qui vous entourent
vous pensez vos propres pensées
et vos pensées sont propres
vous osez vivre
rêver et dire autrement
vous vivez nu au soleil de votre vérité
vous vous dites que la vie préfabriquée en dix étapes
― naissance, études, mariage, enfants, maison,
vie familiale et professionnelle gonflable, divorce, garde partagée,
retraite dans un centre commercial et mort à crédit ―
n’est pas un passage obligé
qu’elle se choisit en tout ou en partie
au gré des désirs et des envies
vous prenez votre parole à deux mains
et vous portez votre vérité à votre bouche
vos propos dérangent ceux dont le silence indécent
s’évertue à taire la pensée vraie en vous
vous ne correspondez plus
à l’image qu’ils se sont fabriquée de vous
de tous côtés, vous débordez du cadre
c’est tant pis pour eux
c’est tant mieux pour vous
vous n’y êtes pour rien
s’ils ont remercié le guérisseur des âmes
avant leur examen
tous n’ont pas le courage de plonger le regard
dans le laid et le beau du soi
tous n’ont pas le courage du soi
le courage du vrai

vous savez ce que vous voulez
et ce que vous ne voulez plus
vous établissez vos limites
sur votre carte géosociopolitique
vous délimitez les territoires
vous érigez des postes frontières
des alliances se forment
chacun choisit son camp
les moi contre les toi
les je contre les tu
les nous contre les vous
la tribu des zautres se décline
et se divise en trois clans
les nouzautres
les vouzautres
et les euzautres
tout le monde se tait
tout le monde se tue
l’amour filial se travestit
la famille se prostitue

vos plans dérangent une fois de plus
vous ne décidez pas pour ceux
qui vivent le présent à fleur de passé
pour ceux qui chevauchent la réalité
à dos de souvenirs
non
vous faites tout de même quelques concessions
qui vous sont imposées
il en est toujours
pour ne pas entendre les nons
il en est toujours pour qui certaines choses se font
et d’autres
non
il en est toujours
qui ne savent
que tourner en rond

vous prenez vos distances
la route qui mène à vous est longue et sinueuse
elle est un col exigu pour voyageurs solitaires
mais qu’importe
mieux vaut être plus seul que moins accompagné
de toute façon
l’amour marche à vos côtés
vous n’êtes jamais seul parce que vous aimez
vous n’êtes jamais seul parce que vous vous aimez
vous préférez soliloquer plutôt que de dialoguer
avec des sourds qui n’entendent
que leur silence pestilentiel

vous savez que la vie disparaît au fil des jours
que derrière elle s’efface
à mesure qu’elle se trace
vous savez que
du début à la fin
la vie est chantier
qu’elle procède de son désordre
que l’harmonie y est relative
vous savez que l’harmonie absolue
n’est pas le lot des mortels
l’harmonie absolue est le calme plat
et sans fin de la mort
la fin que certains souhaitent
parce qu’ils ne savent vivre la vie
vous savez parce que vous avez accepté de souffrir
vous savez parce que vous avez accepté de mourir
vous avez accepté de mourir pour enfin vivre
vous savez qu’on ne vit vraiment
qu’après le choix conscient de la vie
qu’après avoir longtemps contemplé
le visage rayonnant de la mort
vous savez parce que vous avez reconnu
les pouvoirs du guérisseur des âmes
parce que vous avez reconnu
la vie nouvelle en vous

vous êtes heureux d’avoir parcouru ce chemin
vous êtes conscient qu’il vous a mené à l’amour
qu’il vous a mené à vous
vous avez une bonne pensée
pour le guérisseur des âmes
et le reflet de vous-même qu’il vous a renvoyé
vous êtes heureux d’avoir osé regarder
la face cachée de votre réalité

vous fermez les yeux
vous entendez le chant choral de votre cœur
vous entendez le murmure de votre âme

Robert Hamel, Les souvenirs ventriloques, © Les Éditions de l’étoile de mer, juin 2013.

Steve Roach ou le compositeur de la trame sonore de l’espace infini

La poésie peut revêtir bien des formes. Il y a la poésie des mots, comme il y a la poésie des images. Il y a aussi la poésie des sons, la poésie de la musique. À cet égard, Steve Roach est lui aussi un poète, un très grand poète.

S’il fallait choisir un musicien pour écrire la trame sonore de l’espace infini, ce compositeur californien de musique électronique ambiante, père de la Pacific School et disciple de Klaus Schulze (il cite Timewind comme une influence), serait un sérieux prétendant pour le poste. Prolifique, l’auteur multiplie les titres, qu’il produit au rythme frénétique d’un peintre du son obsédé par son art, et mène sa carrière de main de maître. Steve Roach est le seul maître à bord.

The Magnificent Void (1996) est l’un des exemples les plus probants d’une musique purement ambiante de cet artiste d’exception obsédé par la pureté du son et la musique à l’état brut.

 

L’anniversaire de la chute

Il y a 25 ans se produisait un événement imprévisible à peine quelques années plus tôt et qui, avec le recul, n’aurait peut-être pas dû survenir… De toute façon, il est trop tard pour y changer quoi que ce soit. Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin est tombé et l’Allemagne est entrée dans une phase de réunification. Ce jour-là, l’Allemagne était euphorique et l’avenir chantait à tue-tête.

Un quart de siècle plus tard, que retenez-vous de ce moment charnière de l’histoire contemporaine?